Plongés dans le brouillard depuis deux mois, les artisans du milieu théâtral ont hâte de voir leurs préoccupations se hisser parmi les priorités gouvernementales. En effet, plusieurs ont l’impression d’être les grands laissés pour compte, tant pour les programmes d’aide que pour les mesures de déconfinement décrétées par le gouvernement. Et l’annonce de la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, vendredi dernier, est loin de les avoir contentés…

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

« Les bras m’en sont tombés. » Marc Béland avait hâte d’entendre ce que la ministre avait à dire dans son point de presse de vendredi dernier. L’acteur espérait quelques réponses aux questions qui taraudent le milieu : quand allait-on pouvoir commencer à répéter ? Les salles allaient-elles rouvrir bientôt et sous quelles contraintes sanitaires ? Est-ce qu’un soutien financier aux artistes ou aux compagnies théâtrales serait annoncé ?

La ministre Roy a plutôt annoncé l’ouverture des musées, des bibliothèques et des cinq cinéparcs de la province. Pas un mot n’a été prononcé sur l’avenir à court terme des arts vivants. « Ça m’a profondément blessé, dit Marc Béland. Ça démontre une parfaite ignorance de la réalité des métiers du théâtre et du monde de la culture. Pour le gouvernement, la culture est comme un divertissement. Et quand je vois qu’ils associent les cinéparcs à la culture, ça me donne envie de vomir. Oui, il y a une culture populaire dont les cinéparcs font partie, mais elle ne doit pas exister au détriment de la création. Il y a mille créneaux à la culture qui doivent être encouragés de la même façon. »

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Le comédien et danseur Marc Beland

La culture ne les intéresse pas, sinon ils comprendraient qu’ils doivent agir, investir, promouvoir la culture. L’argent devrait être là.

Marc Béland, acteur

« Le théâtre est complètement effacé des préoccupations gouvernementales, estime l’actrice, dramaturge et metteure en scène Alix Dufresne. Ça fait des semaines qu’on attend des nouvelles et voilà qu’on nous parle de cinéparcs et de campings. Pire, on nous demande d’être créatifs, de nous réinventer. Si j’entends encore ça, je pense que j’arrache la tête de quelqu’un ! Ça fait 2500 ans que le théâtre existe et qu’il se réinvente ! La CAQ a clairement annoncé ses couleurs, depuis le début : dire non et faire la promotion de la débrouillardise pour la faire passer pour de l’innovation québécoise ! »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

La metteure en scène Brigitte Haentjens

La metteure en scène Brigitte Haentjens abonde dans le même sens : « [Le point de presse de Nathalie Roy] était aux limites de l’insulte en ce qui me concerne. C’est assez grave d’entendre des propos aussi superficiels : les contacts avec Louis Morissette, l’ouverture des cinéparcs… C’était aussi un peu gênant de voir que la ministre de la Culture était là sans le premier ministre. Lundi, on a fait venir des jeunes artistes pour parler aux jeunes pendant le point de presse, mais il n’est toujours pas question de culture… »

Lundi, le premier ministre François Legault a toutefois révélé que des programmes d’aide pour le milieu culturel seraient annoncés dans les jours à venir. Le gouvernement veut soutenir des productions et des spectacles dans le respect des règles de la santé publique, a-t-il laissé entendre.

Prise de parole

L’auteur et metteur en scène Olivier Choinière ressent aussi l’angoisse des créateurs en théâtre. « Il existe beaucoup de craintes, dit-il. Les circonstances exceptionnelles que nous traversons sont révélatrices de la difficulté des artistes à se faire entendre par le gouvernement. Ça fait peur. L’artiste se retrouve seul, isolé, muselé… »

Selon lui, il y a un angle mort dans le débat sur la relance des arts vivants. « Le but, selon moi, ce n’est pas juste de trouver une date pour rouvrir les salles, faire des spectacles et vendre des tickets. Le théâtre, c’est aussi un dialogue entre l’artiste et la Cité, une parole qui devrait être entendue dans une démocratie. Avec la crise actuelle, force est de constater que cette parole n’est pas prise au sérieux. » 

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

L’auteur et dramaturge Olivier Choinière

On doit réfléchir à un moyen pour renouer la rencontre entre l’artiste et le public. Et si ça ne peut pas se faire dans les salles de théâtre, ce sera ailleurs, mais pas sur Zoom ou devant un écran…

Olivier Choinière, auteur et metteur en scène

De plus, Olivier Choinière estime que le milieu des arts vivants a de la difficulté à parler d’une seule et même voix : 

« Bien sûr, il y a tout un travail de consultation, des tables de concertation, de nombreuses réunions entre les associations… Mais ces gens ont tous des besoins spécifiques, des réalités différentes les unes des autres. » D’où la difficulté du milieu de se mobiliser rapidement depuis le début de la pandémie.

Le champ du théâtre, seulement, est formé de plusieurs organismes avec des revendications spécifiques, des ordres du jour différents. « Sans être un expert, je crois qu’il y a foncièrement, structurellement, quelque chose qui ne fonctionne pas dans le système actuel, estime Choinière. Chacun est en compétition les uns contre les autres. Or, en temps de crise alors que l’entraide est cruciale, cette dynamique n’aide personne. »

Ce qu’espère le milieu

Peu importe que les prochaines annonces faites par le gouvernement arrivent ce mardi ou dans deux jours, tous ces organismes qui composent le milieu théâtral québécois ont de grandes attentes.

« J’ai besoin de savoir à quel rythme on pourra recommencer, explique Anne-Marie Olivier, directrice artistique du Théâtre du Trident, à Québec. Selon un des plans évoqués, les salles seront à 25 % de leur capacité. Est-ce que c’est toujours le cas ? Et surtout, a-t-on une estimation de la date à laquelle les productions pourront recommencer ? »

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

La directrice artistique du Théâtre du Trident, Anne-Marie Olivier

Si l’on me dit que les représentations seront impossibles jusqu’en décembre, je vais passer à autre chose pour donner du travail à nos artistes. Mais pour l’instant, personne ne sait sur quel pied danser…

Anne-Marie Olivier, directrice artistique du Théâtre du Trident

Plusieurs plaident aussi pour une ouverture progressive des lieux de répétition et des laboratoires de création, où du travail pourrait être fait dans le respect des mesures de distanciation physique.

Autre attente partagée par bien des acteurs du milieu théâtral : la poursuite des programmes d’aide mis en place pour soutenir financièrement les artistes, et ce, jusqu’à ce que la crise soit terminée et que les théâtres retrouvent leur erre d’aller. « Il nous faut une intermittence du spectacle comme en Europe ou un revenu minimum garanti, dit Brigitte Haentjens. Ce n’est pas nouveau ; on oublie que la majorité des artistes sont pauvres. Il faut soutenir les créateurs pour qu’ils puissent continuer à créer. Et ça passe d’abord par un soutien financier. Plusieurs ne savent pas s’ils vont pouvoir payer leur loyer cet été ni s’ils vont travailler l’an prochain. »

« Je ne voudrais pas que 30 % de mon milieu se réoriente, car on laisse les artistes dans le vide, sans savoir ce qui va leur arriver… », ajoute Anne-Marie Olivier.

– Avec Luc Boulanger, La Presse