L'été dernier, lors des controverses entourant les spectacles SLĀV et Kanata, certains Québécois se sont sentis isolés, éloignés des autres. Sommes-nous racistes, inconscients ou aveugles à ce point ? se sont demandé quelques-uns d'entre nous.

MARIO GIRARD LA PRESSE

Je me souviens que mes collègues et moi, lors de nos entrevues, nous nous faisions dire sur un ton méprisant par des spécialistes et observateurs étrangers, notamment quelques-uns de la France : « Ah oui ? Vous avez ce genre de débat chez vous ? »

Or, depuis quelques jours, en France, un débat en tous points similaire à celui que nous avons connu l'été dernier divise le milieu du théâtre français, mais aussi les chroniqueurs, les intellectuels, les grandes gueules bien-pensantes et celles qui sont moins bien-pensantes.

À l'origine de cette controverse, il y a la pièce Les suppliantes, de l'auteur Eschyle, que Philippe Brunet, professeur de grec ancien à l'Université de Rouen, a mise en scène et qu'il a souhaité présenter à La Sorbonne le 25 mars dernier.

Dans cette pièce, des Grecs d'Argos, à la peau blanche, accueillent les Danaïdes, venues d'Égypte, au teint hâlé. Voulant éviter un mariage forcé avec leurs cousins (une alliance qui leur aurait fait vivre l'esclavage), les femmes de Danaos souhaitent retrouver sur la terre d'Argos un havre de paix afin d'y vivre librement.

Pour mieux différencier les Grecs d'Argos et les Danaïdes, le metteur en scène a eu l'idée de faire porter à ces dernières des masques, une méthode déjà utilisée au temps d'Eschyle, c'est-à-dire il y a 2500 ans. Mais le metteur en scène a aussi eu l'idée de maquiller certains comédiens afin d'accentuer la couleur de leur peau.

Ce choix artistique a ameuté plusieurs associations antiracistes, comme la Ligue de défense noire africaine (LDNA), la Brigade anti-négrophobie et le Conseil représentatif des associations noires (CRAN), qui ont vu dans ce maquillage un rappel du fameux blackface. Ces associations se sont empressées de souligner le caractère « afrophobe, colonialiste et raciste » de la production.

Le recours au soi-disant blackface, un procédé grotesque qui remonte au XVIIIe siècle et qui consiste à reproduire sur le visage d'un Blanc celui d'un Noir pour mieux s'en moquer, a été jugé comme de la « propagande coloniale » par ces associations qui ont appelé au boycottage de la pièce (non pas à son annulation). La représentation prévue le 25 mars dernier n'a finalement pas eu lieu.

Depuis, les médias français ont consacré beaucoup d'espace et de temps d'antenne à ce sujet qui semble être totalement nouveau pour les cousins d'outre-Atlantique. Et comme les Français sont reconnus pour être des débatteurs musclés et énergiques, laissez-moi vous dire que certains échanges ont été vifs et enflammés.

De son côté, le metteur en scène Philippe Brunet a assuré sa défense avec des propos qui semblent être carrément empruntés aux gens de théâtre québécois qui se sont exprimés lors des controverses entourant SLĀV et Kanata.

« Dans Antigone, je fais jouer les rôles des filles par des hommes. Je chante Homère et ne suis pas aveugle. J'ai fait jouer Les Perses à Niamey par des Nigériens. Ma dernière reine perse était noire de peau et portait un masque blanc. Le théâtre est le lieu de la métamorphose, pas le refuge des identités. »

- Philippe Brunet, metteur en scène des Suppliantes

Le problème avec cette controverse, c'est que la flèche vise trop de cibles en même temps, c'est que des amalgames sont maladroitement faits. On mélange gaiement masque et maquillage. Or, le masque grec n'est pas un blackface, comme l'a souligné habilement Anne-Sophie Noel, maîtresse de conférences en littérature grecque, dans un texte publié dans le quotidien Le Monde.

L'idéal aurait été que les comédiennes jouant les Danaïdes portent toutes un masque (l'auteur prétend qu'il n'en possédait pas suffisamment), mais le maquillage dont on a recouvert le visage des femmes n'avait rien à voir avec les blackface caricaturaux d'autrefois.

« Il y a en France un déficit de connaissance sur l'esclavage », a déclaré Louis-Georges Tin, président du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN). J'ajouterais qu'avant de sauter dans la mêlée, il faudrait également s'assurer de ne pas avoir de déficit de connaissance sur l'art.

Autant je suis monté au créneau et j'ai défendu avec ardeur les opposants aux spectacles SLĀV et Kanata, autant j'ai du mal à adhérer au combat qu'ont mené les associations qui s'en sont prises aux créateurs de cette production théâtrale.

Que l'on crie à l'injustice devant l'absence d'artistes autochtones dans un spectacle qui parle d'eux, je suis entièrement d'accord. Que l'on manifeste devant un théâtre pour déplorer le trop faible nombre de chanteuses et de comédiennes noires dans un spectacle qui raconte l'histoire de leurs ancêtres, je suis entièrement d'accord.

Mais que l'on rejette d'un seul bloc des maquillages visant à accentuer le teint de la peau et des masques de théâtre, je n'embarque plus.

Ce type d'opération n'aide en rien la cause des groupes antiracistes. Cela ne fait que créer des fossés et forcer les tensions.

Et dire qu'à cause de tout cela, les spectateurs parisiens n'ont pas pu voir la merveilleuse pièce d'Eschyle, lui qui a déjà écrit : « C'est un lien fort que l'habitude de vivre ensemble. »