À l’angle de Saint-Michel et de Crémazie, deux garçons quêtaient lundi. Poqués, les yeux injectés de sang, vêtus de haillons. Le premier, nerveux, aux gestes brusques et secs, courait presque. Le second, tout le contraire, avec sa démarche chaloupée et désinvolte, s’est approché de moi comme un personnage de film au ralenti.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Un instant, j’ai imaginé ce que pourrait être leur vie. Inspiré par le décor désolé de béton et de bitume qui nous entourait. Celui, gris et froid, de la websérie Je voudrais qu’on m’efface, d’Eric Piccoli, d’après le roman éponyme d’Anaïs Barbeau-Lavalette.

Je suis resté imprégné de cette série de huit courts épisodes, offerte depuis un mois sur la plateforme d’ICI Tou.tv. Sous le charme de ce récit qui s’articule autour des membres de trois familles, habitant le même immeuble en bordure de l’autoroute Métropolitaine, dans le quartier Saint-Michel, soudainement aux prises avec un avis d’éviction. Pour certains d’entre eux, il s’agit du dernier de leurs soucis. Question de perspective…

PHOTO PRISCILLIA PICCOLI, FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Malik Gervais-Aubourg (à gauche) incarne le personnage central d’Eddy dans la série Je voudrais qu’on m’efface.

Je voudrais qu’on m’efface aborde de front, sans fard ni complaisance, bien des problématiques liées à la pauvreté. C’est une œuvre de fiction ancrée dans la réalité. Celle d’une mère prostituée (Julie Perreault) qui a perdu la garde de ses fils et de sa fille adolescente (Sarah-Maxine Racicot), contrainte elle-même de jouer à la mère. Celle d’une mère toxicomane (Schelby Jean-Baptiste) sous l’emprise d’un vendeur de drogues (Anglesh Major), dont le fils (Malik Gervais-Aubourg), aspirant musicien, est victime d’intimidation. Celle d’un père analphabète (Jean-Nicolas Verreault) souhaitant un meilleur avenir à sa fille (Charlee-Ann Paul), qui peine à s’intégrer à son nouveau milieu de vie.

Sans gommer les archétypes, la série est crédible et réaliste, bouleversante et poignante. Bien écrite, bien interprétée, bien réalisée, elle dépeint avec respect et humanité la réalité de l’un des quartiers les plus défavorisés de la métropole. Une réalité généralement occultée par notre télévision.

Or, il n’y a rien de plus puissant qu’une série de fiction comme vecteur d’inclusion et d’éducation populaire. C’est un accélérateur d’empathie.

S’identifier à des personnages, à leurs épreuves, à leurs quêtes ou à leurs souffrances est plus engageant que de regarder un reportage de trois minutes sur les difficultés de personnes pourtant réelles. C’est désolant, mais c’est la vérité.

Pour s’identifier à des personnages, il faut minimalement se reconnaître en eux. Je connais des adolescents qui ne s’intéressent pas à la télévision québécoise en général (comme la plupart des ados) et qui ont été interpellés par Je voudrais qu’on m’efface. Parce que la série se déroule dans un quartier qu’ils connaissent, dans une école qui existe (Louis-Joseph-Papineau) et que plusieurs personnages, qui ont leur âge, ressemblent à des élèves qu’ils côtoient, sans deviner pour autant ce qu’ils vivent au quotidien.

Pour s’identifier à des personnages, encore faut-il que ceux-ci existent et qu’ils aient l’occasion de se faire valoir. Que notre télévision et notre cinéma leur fassent une place digne de ce nom. En donnant, du même coup, une voix à quantité de laissés-pour-compte dans notre société.

PHOTO PRISCILLIA PICCOLI, FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Julie Perreault dans la série Je voudrais qu’on m’efface

C’est le message de la campagne Découvrons-NOUS, lancée mercredi, en faveur de la diversité culturelle, de l’équité et de l’inclusion sur nos écrans. Une campagne qui vise à « sensibiliser et éduquer le public et l’industrie audiovisuelle quant à la richesse de la différence avec un grand D, alors que le cinéma et la télévision sont encore monochromes et homogènes et, donc, peu représentatifs de notre réalité multiculturelle » (selon le communiqué de presse).

Alors que le taux de personnes issues de minorités visibles au Québec était d’environ 13 % en 2016 (selon Statistique Canada), une analyse de Radio-Canada des 10 séries télé les plus populaires de 2018 a révélé que sur 894 rôles, 97 étaient tenus par des personnes racisées, mais seulement deux étaient considérés comme des rôles clés, dont celui tenu dans District 31 par Cynthia Wu-Maheux, l’une des ambassadrices de la campagne Découvrons-NOUS.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Adib Alkhalidey

« Pour moi, la question de la diversité à l’écran n’est ni identitaire, ni raciale, ni de genre, même si l’on essaie souvent de la réduire à cela », confiait mardi un autre porte-parole de la campagne, Adib Alkhalidey, à ma collègue Stéphanie Morin.

C’est une question de mobilité sociale. En ce moment, c’est quasiment impossible pour des gens qui viennent de quartiers où moi j’ai grandi d’accéder au milieu de la culture. Ce chemin ne leur est pas offert.

Adib Alkhalidey

Pour « allumer une flamme », ajoute Alkhalidey dans la capsule vidéo de la campagne, il faut des modèles, « d’où l’importance de diversifier les héros et héroïnes qu’on présente aux gens et aux jeunes ». En particulier à tous ces immigrés ou fils et filles d’immigrés qui ne se reconnaissent pas dans notre télévision, même s’ils comptent aujourd’hui pour environ 60 % de la population de Montréal.

Adib Alkhalidey, artiste multidisciplinaire de talent, est pressenti pour réaliser la série télé que scénarise en ce moment l’autrice Manal Drissi. Cette comédie dramatique au titre délicieux, Les filles de Khaled, met en scène un père de famille monoparentale maghrébin (Rachid Badouri), qui s’installe en région éloignée, malgré les défis que cela pose à ses filles et les inévitables clivages culturels que cela suscite dans sa société d’accueil (notamment avec sa nouvelle propriétaire, incarnée par Micheline Bernard).

Dans un tout autre registre que Je voudrais qu’on m’efface, Les filles de Khaled est un autre projet, d’abord destiné au web, dont notre télévision a grandement besoin. Parce qu’il importe d’entendre des voix et des points de vue qui sont peu ou pas entendus, parce qu’il est essentiel d’encourager et de voir à l’écran des comédiens issus de l’immigration, parce que le Québec d’aujourd’hui mérite d’être représenté à sa pleine mesure, dans toute la richesse de sa diversité.

Parce qu’il n’y a rien comme la fiction pour mieux comprendre la réalité.