La banalité du quotidien est la matière de prédilection de Jerry Seinfeld. Son sens de l’observation, d’une acuité phénoménale, a toujours été l’une de ses plus grandes qualités. Cette capacité à tirer de l’anodin et de l’anecdotique une matière comique riche. C’est ce qui a fait le succès de la série culte qui l’a rendu célèbre au début des années 90 (coécrite avec le génial Larry David), la meilleure sitcom de l’histoire de la télévision.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

C’est le Seinfeld des monologues humoristiques (soit les numéros de stand-up) qui ouvraient et concluaient les épisodes de l’émission portant son nom que l’on retrouve dans son nouveau spectacle, offert depuis hier sur Netflix. Je dis « nouveau », même si j’avais déjà entendu de nombreux numéros de Jerry Seinfeld : 23 Hours to Kill, enregistré au Beacon Theater de New York en octobre dernier, à la salle Wilfrid-Pelletier, à l’été 2016.

Jerry Seinfeld est un habitué de Netflix, qui diffuse depuis 2012 sa série Comedians in Cars Getting Coffee. La plateforme hébergera dès l’an prochain tous les vieux épisodes de Seinfeld, diffusés de 1989 à 1998 à NBC. On peut voir l’humoriste, au sommet de sa popularité, dans l’un des plus récents épisodes de l’excellente série documentaire The Last Dance, sur Michael Jordan (toujours sur Netflix).

PHOTO FOURNIE PAR NETFLIX

Jerry Seinfeld : 23 Hours to Kill est maintenant sur Netflix.

L’humour léger et bon enfant de Seinfeld fait du bien en ces temps de crise. S’il y a quelqu’un qui a le don de nous changer les idées, en observant à la loupe les détails insignifiants du quotidien, c’est bien lui. Il y a quelque chose de rassurant à retrouver ses expressions, ses mimiques et ses intonations.

Certes, il ne réinvente rien. Son humour réconfortant — certains diraient inoffensif — ne bouscule en rien l’ordre établi. Il n’explore ni ne défriche de contrées humoristiques inconnues. Il évite les thématiques sociopolitiques, les blagues grivoises et les sujets portant à controverse, à l’inverse d’un Dave Chapelle, d’un Ricky Gervais ou d’un Bill Burr.

Jerry Seinfeld pratique un humour « doudou », poli et familial, qui peut parfois sembler daté ou convenu, surtout dans le contexte de la pandémie, mais dont l’efficacité comique ne saurait être sous-estimée. Il y a des classiques indémodables.

Au tout début de cette « spéciale Netflix », l’humoriste de 66 ans — il en paraît 10 de moins — se lance dans le vide d’un hélicoptère, à des dizaines de mètres, dans le fleuve Hudson. C’est bien lui, et pas un cascadeur. « Quand j’ai trouvé le titre 23 Hours to Kill, je me suis dit que ça sonnait comme un titre de film de James Bond, donc on a décidé de faire une ouverture à la James Bond », a-t-il dit dans une entrevue au New York Times publiée mardi.

Au cours de ce spectacle d’un peu plus d’une heure, rythmé avec minutie et sans temps mort, le maître de l’humour d’observation nous parle de notre rapport à la technologie, à l’alimentation et au couple, en disséquant le quotidien et en multipliant les mots d’esprit.

On n’est jamais contents, remarque-t-il. C’est ce qui explique que l’on change constamment de lieu en espérant améliorer notre sort. C’est la raison pour laquelle on voyage. On s’impatiente de prendre l’avion, puis une fois qu’il a atterri, on se demande pourquoi on n’ouvre pas les portes plus vite pour que l’on puisse enfin sortir. « On n’est bien nulle part, dit-il. On veut juste sortir. On sort pour tuer le temps. C’est pour ça que je suis ici, moi aussi. Je n’ai rien à faire, moi non plus ! »

Ses blagues ont bien sûr une nouvelle résonance dans le contexte actuel. Notamment lorsqu’il parle de l’instinct grégaire et de l’absurdité de vivre à New York, sa ville natale, alors qu’il y a plein d’espaces libres tout autour. 

On aime vivre entassés parce que c’est plus facile de juger et de critiquer les autres. On aime commenter, donner son opinion. Et quand on n’a pas d’opinion, on s’en invente une.

Jerry Seinfeld

Seinfeld s’intéresse à notre rapport obsessif au téléphone, sans lequel on se sent démunis. Il se moque des buffets, qui encouragent des gens en surpoids à engloutir des portions gargantuesques. « On remplit notre assiette comme si c’était notre dernier repas dans le couloir de la mort ! » 

Il ridiculise notre manie de ne plus vouloir faire la conversation et notre traumatisme de voir des gens en gros plan (sur FaceTime, par exemple), « un restant de lunch » entre les dents. « Ta face est la pire nouvelle que j’ai eue de toute la journée. Envoie-moi plutôt un texto ! »

Certains sujets pourtant banals semblent plus délicats dans le contexte de la crise. Pourquoi la poste existe-t-elle encore ? demande-t-il, alors que le service postal américain est menacé de fermeture par l’administration Trump. « Ouvrez donc les lettres, lisez-les et envoyez-nous le contenu par courriel ! On va vous payer. Vous vous achèterez des pantalons au lieu de porter des culottes courtes », dit-il aux employés de la poste.

La deuxième partie de son spectacle, qu’il surnomme avec autodérision « Jerry’s Little World », s’intéresse à sa vie privée. Sur le thème du couple et du mariage, Seinfeld s’égare un peu dans les clichés et les archétypes. Célibataire endurci jusqu’à ses 45 ans, il est marié depuis 20 ans et père de trois enfants. « On revient de voyage. Ou ce que j’appelle “dépenser beaucoup trop d’argent pour aller se disputer dans un hôtel…” »

Il se dit ravi d’avoir atteint la mi-soixantaine. « Beaucoup de gens de mon âge aiment faire des bucket lists. J’en ai fait une où je remplace le B par un F. C’est réglé ! […] J’adore la soixantaine ! C’est ma décennie préférée. Quand les gens te demandent de faire quelque chose, tu peux simplement répondre non ! Sans raison, sans excuse, sans explication. J’ai hâte d’avoir 70 ans. Je pense que je ne vais même plus répondre ! »

Tant qu’il continue de nous faire du bien.