L’espuma du diable, le rutilant Thermomix, le respect des produits (et leur mise en valeur, seigneur), les traits de coulis dans les assiettes, le nettoyage compulsif du plan de travail, le manque cruel d’assaisonnement, les aspirants qui ne goûtent pas à leurs plats et Jean-Luc Boulay qui frôle l’apoplexie quand les recettes manquent de sauce !

Hugo Dumas Hugo Dumas
La Presse

La croustillante téléréalité Les chefs ! de Radio-Canada célébrera ses noces d’étain lundi à 20 h, avec la mise en orbite de la 10e saison. Dix ans à dresser des assiettes avec des pinces à sourcils, à minutieusement fileter des saumons et à manchonner des carrés d’agneau.

Nous sommes tous moins empotés dans nos cuisines depuis que Les chefs ! crépite dans nos téléviseurs. La cuisson sous vide ne nous apparaît plus comme de la science-fiction. Nos livres écornés de Pol Martin ont été remplacés par ceux de Yotam Ottolenghi et d’Alison Roman, les nouveaux chouchous des cuisinomanes branchés.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Les juges des Chefs ! Jean-Luc Boulay, Pasquale Vari et Normand Laprise en compagnie du coach Daniel Vézina (deuxième à partir de la gauche)

L’émission Les chefs ! a également garni notre vocabulaire de jolis mots comme crépinette, aligot, tatin et pigeonneau (un classique). La différence entre gribiche et grébiche ? On la connaît maintenant. La première est une sauce à base d’œufs durs. La deuxième, c’est moi qui rate la cuisson de simples pâtes, c’est-à-dire une personne acariâtre et désagréable.

Durant la dernière décennie, les 127 concurrents des Chefs ! ont prouvé qu’il existait d’autres trucs à apprêter que la Sainte Trinité bœuf-poulet-porc. 

Souvenez-vous de l’anguille vivante, de l’horrible baudroie d’Amérique, des têtes de flétan ou même de la pieuvre géante. Ça change du steak haché.

Bien sûr, comme dans toutes les relations à long terme, il y a eu des années plus granuleuses, dont celle de la brigade de Chantal Fontaine, en 2015. L’important, dans un mariage qui dure depuis 10 ans, c’est de déterminer que est le problème, de le régler et de repartir sur des bases fraîches. Ce qui a été exécuté avec brio.

Plusieurs anciens candidats talentueux ont continué de briller dans le milieu de la gastronomie, dont Arnaud Marchand (Les Botanistes, à Québec), Isabelle Deschamps-Plante chez Ricardo ou Hakim Chajar aux fourneaux du restaurant Miel, dans Pointe-Saint-Charles.

Un cuistot de la deuxième saison, Luca Cianciulli, a même ouvert l’un des meilleurs restos italiens de Montréal, le Moccione, dans le quartier Villeray. Un endroit idéal pour célébrer (un jour) la fin de la pandémie, avec quelques verres de vins naturels et des arancinis divins.

Trêve de nostalgie et décortiquons plutôt le menu de lundi soir. Après les ratages du homard thermidor et du bison façon Wellington des éditions précédentes, la nouvelle brigade s’enfarge dans un autre classique du patrimoine gastronomique : le koulibiac, soit un saumon en croûte tout garni, accompagné d’une sauce au vin blanc.

Seulement deux des treize aspirants chefs savent comment préparer ce plat d’origine russe. Alerte rouge soviétique ! De toute évidence, ces millénariaux n’ont pas visionné Le déclin de l’empire américain, où le cinéaste Denys Arcand a tourné une longue scène pivot autour de ce pâté traditionnel.

Rapidement dans le processus, le juge Jean-Luc Boulay prononce le mot « catastrophe », tandis que l’animatrice Élyse Marquis remarque que « c’est stressant de bonne heure cette année ». Elle a 100 % raison.

Les 13 concurrents de 2020 (4 femmes et 9 hommes) ont de 23 à 39 ans. Mais ne vous fiez pas à l’âge pour évaluer leurs compétences. Les plus jeunes s’avèrent plus débrouillards et créatifs que leurs aînés.

PHOTO FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Les 13 concurrents des Chefs ! (4 femmes et 9 hommes) ont de 23 à 39 ans.

Et ne vous attendez pas à visionner une formule chambardée de votre compétition culinaire préférée. On ne touche plus aux concepts qui fonctionnent, OK ? Les juges Jean-Luc Boulay, Pasquale Vari et Normand Laprise reviennent, les duels aussi, de même que le coach Daniel Vézina et la bière d’après-match.

Ce premier épisode de la 10e saison multiplie les clins d’œil aux ex-participants (Ashley, Brenda, on se croirait dans Le cœur a ses raisons). C’est un très bon flash. J’ai beaucoup aimé ce que j’ai vu. C’est rythmé, instructif et divertissant.

On ne boudera pas notre plaisir, alors que les chaînes s’astreignent à un régime draconien en raison du coronavirus qui paralyse l’industrie télévisuelle.

Contrairement aux années précédentes, les meilleurs (ou meilleures) se repèrent rapidement, dont un qui a l’œil du tigre, telle Huguette (Marilyn Castonguay) dans C’est comme ça que je t’aime. Il a une faim de loup et l’instinct de chasseur en accompagnement.