À n’en pas douter, la quatrième saison de The Crown, qui arrive le 15 novembre sur Netflix, sera la plus regardée de la série. L’arrivée très attendue de Diana Spencer, la « princesse des cœurs », dans cette superproduction créée par Peter Morgan, vient ajouter cette dose de chaleur qui manquait à la famille royale, mais c’est tout autant le portrait plus humain de Margaret Thatcher, la « Dame de fer », qui va attirer l’attention, en particulier dans ses duels avec Élisabeth II. Portrait de trois héroïnes portées par des actrices de haut calibre.

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Diana Spencer (Emma Corrin)

PHOTO DES WILLIE, FOURNIE PAR NETFLIX

Emma Corrin incarne Diana, princesse de Galles, dans la quatrième saison de The Crown.

C’est l’histoire d’une tragédie annoncée, nous savons comment elle finit. La force du scénariste Peter Morgan est de nous raconter comment Diana Spencer est entrée en toute naïveté dans un piège, celui du mariage arrangé par la famille royale — seule la princesse Margaret (Helena Bonham Carter), qui s’y connaît en amours malheureuses, devine la catastrophe à venir.

Le prince Charles (Josh O’Connor) se débat mollement, on sent qu’il a presque envie d’y croire au début, mais il n’a pas vraiment d’affinités avec cette jeune fille qui séduit tout le monde, et son cœur est déjà pris par Camilla Parker-Bowles (Emerald Fennell), qu’il finira par épouser en 2005. Si nous voyons le rêve rose bonbon de Diana s’effriter dès la veille du mariage, la réalisation s’attarde beaucoup à la souffrance de Charles, présenté comme une victime des traditions implacables de la monarchie. Mais lui, il savait, contrairement à Diana, et l’on est partagé face à son attitude entre la pitié et la colère.

PHOTO DES WILLIE, FOURNIE PAR NETFLIX

Diana Spencer (Emma Corrin) en robe de mariée, dans la série The Crown

Au départ, Diana triomphe auprès de la famille lors d’une invitation à Balmoral, où elle fait un sans-faute auprès de tous, mais elle est très rapidement reléguée à une terrible solitude, trop sensible pour ces gens rompus à l’aristocratique retenue, et sûrement aussi parce qu’elle suscite la jalousie des autres membres du clan royal, éclipsés par tant de grâce. Plus elle brille, plus elle irrite l’entourage, Charles en premier. On comprend assez rapidement que l’attention médiatique monstre dont elle fait l’objet devient sa seule source d’amour et d’estime de soi, qui représente en même temps une pression énorme la faisant sombrer dans la boulimie.

PHOTO DES WILLIE, FOURNIE PAR NETFLIX

Scène de la quatrième saison de The Crown

Une jeune inconnue de 24 ans, Emma Corrin, crève l’écran dans ce premier grand rôle extrêmement casse-gueule, car c’est dans son jeu beaucoup plus que dans la ressemblance physique qu’elle incarne à la perfection la présence magnétique et timide de la plus célèbre des princesses. Assez pour avoir confié en entrevue qu’elle comprenait encore mieux Diana depuis qu’elle est consciente que la popularité de la série risque fort de lui faire perdre son anonymat. Parce que oui, une star est née.

Élisabeth II (Olivia Colman)

PHOTO DES WILLIE, FOURNIE PAR NETFLIX

Olivia Colman dans le rôle d’Élisabeth II

L’actrice Olivia Colman reprend pour une deuxième saison, avec le même aplomb, le rôle de la reine, qui entre dans la décennie 1980. Elle qui a vu passer déjà plusieurs premiers ministres se retrouve maintenant face à la première femme à occuper ce poste : Margaret Thatcher. Ce qui fait dire à un personnage, masculin bien sûr, que la Grande-Bretagne est maintenant dirigée par deux femmes ménopausées…

On a beaucoup écrit sur les tensions entre les deux femmes, comme si tout pouvait les opposer, mais elles sont de la même génération, n’ayant que six mois de différence dans l’âge. Toutes les deux ont dû évoluer dans un milieu masculin et prennent leurs responsabilités très au sérieux. Mais la reine représente la stabilité d’un royaume que les politiques de Thatcher vont bousculer, et c’est là qu’il y aura des flammèches. Pour illustrer la détresse économique vécue par les Britanniques quand le taux de chômage a explosé, la série revient astucieusement sur un fait divers qui avait fait les manchettes (et que j’avais personnellement oublié), lorsqu’un homme s’était introduit dans le palais de Buckingham pour se rendre jusqu’à la chambre de la reine avec qui il avait pu converser pendant une vingtaine de minutes avant que les gardes de sécurité viennent le chercher !

PHOTO DES WILLIE, FOURNIE PAR NETFLIX

Scène de la quatrième saison de The Crown

Nous voyons aussi dans un épisode hallucinant le duel intense entre la reine et Margaret autour de la question des sanctions contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud, qui fera pour une rare fois sortir la reine de sa légendaire réserve politique. Un autre épisode un peu spécial est consacré à la dimension maternelle des deux femmes. Quand le fils de Thatcher, qui avoue sans problème qu’elle préfère son fils à sa fille, est porté disparu dans le désert lors de la course Paris-Dakar de 1982, Élisabeth aura envie d’organiser des tête-à-tête avec ses quatre enfants. Son mari Philip, le duc d’Édimbourg (Tobias Menzies), avec qui la relation conjugale est maintenant plus apaisée, la taquinera en lui disant que tout le monde sait lequel est son chouchou (à vous de le découvrir).

Enfin, dans cette quatrième saison, comme dans les trois premières, le principal défi d’Élisabeth II demeure le même, dans ce bizarre mélange de puissance et d’impuissance : représenter et protéger l’institution qu’est la monarchie, peu importe les tourments des époques… et des membres de la famille royale.

Margaret Thatcher (Gillian Anderson)

PHOTO DES WILLIE, FOURNIE PAR NETFLIX

Gillian Anderson incarne Margaret Thatcher.

Gillian Anderson, qui sera associée pour toujours à la série X-Files, devait relever un défi imposant en incarnant à l’écran Margaret Thatcher, qui a légué son nom à la révolution conservatrice des années 1980 en Grande-Bretagne, le thatchérisme. Entre autres parce que le personnage a toujours suscité autant la haine que l’admiration, mais aussi parce qu’elle est la conjointe du scénariste de The Crown, Peter Morgan. On pourrait crier au favoritisme si l’actrice ne se donnait pas comme jamais dans ce rôle, au risque parfois de frôler la caricature, mais force est de constater que la ressemblance est saisissante. Morgan a avoué en entrevue avoir été sous le choc quand il a vu Anderson dans son costume et surtout avec les fameuses coiffures de Thatcher, tandis que l’actrice a expliqué que, pour préserver sa santé mentale, le couple s’est mis comme limites de ne pas discuter du tournage ni du scénario.

PHOTO DES WILLIE, FOURNIE PAR NETFLIX

Scène de la quatrième saison de The Crown

Peter Morgan s’est surpassé pour cette quatrième saison en usant des symboles. C’est une histoire de chaussures qui révèle le fossé entre Thatcher et la reine, lorsque le nouveau premier ministre est invité à Balmoral. Elle arrive tirée à quatre épingles et sans souliers de marche, alors que la famille royale, passionnée par la chasse, profite de l’endroit pour se délasser sous des codes qu’eux seuls comprennent. S’il y a une personne qui peut être plus rigide et austère que la reine elle-même, c’est bien Thatcher, qui ne voit pas d’un très bon œil la monarchie, tout en ayant une réelle fascination pour la reine. On est ici dans un clash social, une battante qui a gravi férocement les échelons face à une héritière privilégiée. « J’ai du mal à trouver chez ces personnes quelque qualité qui trouverait grâce à mes yeux », dit Thatcher à son mari, elle pour qui seule compte la valeur du travail (jamais elle ne se repose).

La réalisation insiste sur le caractère inédit de son règne, avec ces scènes de photographies officielles où elle est la seule femme dans une mer d’hommes (quand la reine n’est pas dans le portrait). De subir le mépris du boys club politique, qu’elle ne tardera pas de mettre à sa botte, ne l’empêche pas d’être misogyne, puisqu’elle considère malgré tout que les femmes sont trop émotives pour les hautes fonctions, mais c’est quand même elle qui est aux fourneaux quand elle reçoit l’état-major à dîner ! On parle ici de celle qui dira à l’issue de la guerre des Malouines : Great Britain is great again…

Bref, un personnage très paradoxal auquel Anderson insuffle une fragilité qui la rend humaine. Et le moment le plus émouvant de la série, à mon humble avis, est la conversation qu’auront Élisabeth et Margaret lorsque celle-ci sera forcée de démissionner par ceux-là mêmes qu’elle avait mis en poste autour d’elle. Qu’on soit princesse, reine ou première ministre, le monde demeure impitoyable pour ces dames.