Pour les variétés, les quiz, l’information ou les talk-shows, ça va. Respecter la distance de deux mètres entre animateurs et invités se fait assez aisément.

Hugo Dumas Hugo Dumas
La Presse

Pour les séries de fiction, c’est vraiment plus compliqué. Comment raconter des histoires crédibles sans que les acteurs se frôlent, s’embrassent, se battent ou se serrent dans les bras ?

C’est court, deux mètres. Deux bras de distance. Mais pour les artisans qui manufacturent notre télé, c’est aussi large que le Grand Canyon.

Cette distance engendrera inévitablement des émissions plus froides, plus réservées, moins humaines. Par exemple, si un personnage pleure ou se fâche, personne ne lui posera une main sur l’épaule pour le réconforter ou le calmer.

Si un flirt se transforme en adultère torride, la porte de la chambre se refermera sans montrer aucune passion à l’écran. C’est tellement bizarre juste d’y penser. Comme si un voile de pudeur tombait sur les histoires des scénaristes, qui devront suggérer plutôt que montrer.

Au moins, les tournages en télévision redémarreront graduellement à partir du 8 juin. C’est la bonne nouvelle. Selon la CNESST, si les comédiens ne peuvent pas garder une distance minimale de deux mètres entre eux, ils devront porter une visière complète ou être séparés par un plexiglas. Essayez maintenant d’avoir des rapprochements avec cet équipement.

Présentement, c’est un peu le bordel et la confusion dans le milieu de la télévision. Faut-il que les auteurs réécrivent leurs textes en fonction des nouveaux paramètres liés à la COVID-19 ? 

Ou vaut-il mieux attendre quelques semaines pour un hypothétique assouplissement des règles de distanciation physique ? Tout le monde avance à tâtons.

Le réalisateur et producteur Alexis Durand-Brault (Les invisibles, Au secours de Béatrice) était découragé, lundi en fin d’après-midi.

« À deux mètres, on ne pourra pas faire de la fiction. C’est un handicap majeur. Ça veut dire qu’il n’y aura plus de scènes au restaurant, plus de scènes en voiture et même plus de scènes où deux personnages marchent côte à côte. Les gens vont le sentir. Pour le moment, ce serait une erreur créative de recommencer les tournages. Je comprends le principe, mais je préfère attendre », indique Alexis Durand-Brault, qui développe des projets pour Crave, TVA et Radio-Canada.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Le producteur Guillaume Lespérance

Producteur de la comédie Discussions avec mes parents, Guillaume Lespérance partage cet avis : « À deux mètres, je ne peux pas faire ma série. D’où mon plan de confiner les acteurs, qui va de l’avant. Le tournage débute le 28 juin et, à partir du 14 juin, mes comédiens seront isolés à l’hôtel. C’est le seul moyen qui me permet de tourner à moins de deux mètres », souligne-t-il.

Pour Jocelyn Deschênes, producteur de Transplant, Cerebrum 2, Une autre histoire et Les honorables 2, « ça va être très difficile et compliqué » de respecter les deux mètres sur un plateau comme celui de Transplant, une série médicale bourrée de scènes de réanimation dans de petites salles où s’active un paquet de monde.

André Dupuy, producteur de L’échappée à TVA, ne sait pas quand la production de son téléroman rependra. « Nous continuons d’évaluer nos options », dit-il.

Fabienne Larouche a repoussé l’ouverture de son feuilleton District 31 au 13 juillet. « On dirait que le virus est en train de tomber. Luc Dionne réécrit certains épisodes, mais sans dénaturer sa création. Je ne veux pas ça. Il faut faire très attention au travail des auteurs », indique Fabienne Larouche.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Maude Guérin dans 5e Rang

De son côté, la productrice Joanne Forgues prévoit toujours recommencer la fabrication du téléroman 5e Rang le 15 juin, dans une formule revue où les acteurs joueront tous — et sans exception — à deux mètres l’un de l’autre. « C’est certain qu’il va manquer de scènes d’intimité. En téléroman, on peut tenir la distanciation pendant quelques épisodes. Et peut-être qu’en août, les règles vont changer », explique-t-elle.

Et pourquoi ne pas tester quotidiennement les acteurs et techniciens à l’entrée d’un plateau, demandez-vous ? Parce que cette pratique, suggérée par plusieurs producteurs influents, contreviendrait à la Charte des droits et libertés.

Depuis quelques semaines, une liste d’acteurs prêts à travailler à moins de deux mètres circule dans les bureaux des maisons de production. Plusieurs sources à qui j’ai parlé l’ont vue. Ces comédiens ont hâte de renouer avec leur métier et ça se comprend, à un certain degré.

C’est évident que la distanciation de deux mètres paraîtra à l’écran, malgré tous les trucages possibles. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une mesure temporaire.

On le vit tous présentement, surtout les célibataires : une vie sans contacts physiques, en éloignement, c’est long, longtemps. Et c’est la dernière chose qu’on a le goût de regarder à la télé pour se changer les idées.