Après le gouvernement du Québec, au tour des auteurs de télévision de dévoiler leurs scénarios. Que feraient leurs personnages pendant la pandémie ? Au cours des prochains jours, découvrez comment la COVID-19 les inspire… Aujourd’hui, Fabienne Larouche nous propose « La fièvre du samedi soir », un épisode spécial mettant en vedette des personnages de sa série Trauma.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Pierre Meilleur fait jouer Saturday Night Fever à tue-tête. Ça me tape sur les nerfs, mais en même temps, c’est plus efficace que Mozart pour oublier ce mal qui court et qui bouleverse notre existence. Mon résident, deux infirmières, l’inhalothérapeute, l’anesthésiste et moi, Julie Lemieux, chirurgienne, tous nous enchaînons les interventions que le système veut reporter à cause de la pandémie. Il est 19 h. On y sera jusqu’à 6 h demain matin.

Les salles sont presque toutes fermées, mais on les a rouvertes, avec la complicité de la Direction de santé publique (DSP). Celles qui restent en fonction sont P1, comme on dit, pour les cas à opérer dans l’heure, ou P2, qu’on doit faire dans les 24 heures. Les autres doivent attendre, selon la nouvelle consigne. Ils n’attendront pas, je l’ai décidé. Il y a une vie en dehors de la pandémie.

« On commence par qui ? » Geneviève, infirmière-chef, me fait le topo pendant le brossage. Marie, 26 ans, cancer du sein. La directive affirme qu’elle peut attendre jusqu’à 28 jours. Pour moi, c’est une condamnation à mort. Il faut lui enlever la tumeur tout de suite. Corinne souffre d’une appendicite aiguë qu’on nous demande de traiter par antibiotiques. Si l’appendice se rompt, que l’infection suit, que les ovaires sont touchés, elle sera stérile. Je refuse de prendre ce risque. Je la fais cette nuit. Robert, travailleur de la construction, que les analgésiques ne soulagent pas, souffre de douleurs abdominales et de saignements sporadiques. Anna aura bientôt 68 ans. Elle maigrit à vue d’œil, avec une tumeur maligne au poumon sans métastases. Son opération a été reportée dans un mois. Si c’était moi, je ne le supporterais pas.

Il y a en 12 comme ça, les uns derrière les autres sur leur civière, prêts à être enfin soulagés de la douleur et de la peur. « As-tu peur de la maladie, toi, Geneviève ? » Bien sûr qu’elle a peur. Nous avons tous peur. Mais le pire, c’est le manque d’équipements. On n’avait pas prévu le pire, mais le pire est arrivé.

« Docteure Lemieux, qu’est-ce que je risque si je vous aide ? Nous ne devrions pas être ici », me dit mon résident. « D’être content de toi », c’est ma réponse.

La musique fuse déjà trop fortement… On est encerclés sur le champ de bataille. L’ennemi est devant nous. Je ne décide pas pour l’armée. Je dois agir ici et maintenant. Mes patients ne seront pas des dommages collatéraux de la COVID-19.

Hier, six collègues ont été infectés par le virus. Si tragiques que soient tous ces décès chez les plus fragiles d’entre nous, d’autres vies demandent des soins, d’autres destins sont en jeu.

« Docteure Lemieux, la patiente est prête ! »

Marie est là. En entrant pour opérer, je la revois dans la salle d’attente, à étudier ses livres de psychologie. Elle veut aider les autres. Elle est brillante. Elle entre au doctorat avec un cancer très agressif. La faire passer dans le bureau, ne pas avoir l’air inquiète, ne pas laisser transparaître le doute, lui donner espoir en lui faisant croire qu’attendre n’est pas dangereux. Mentir.

Marie est assise droite et souriante devant moi. Une patiente prête à se battre. Lui annoncer que l’opération est reportée. Le sourire de Marie qui ne disparaît pas malgré les larmes qui coulent sur ses joues. Sa maturité quand elle dit comprendre. Mon cœur de Julie qui tressaille et s’emballe en extrasystoles. Je lui dis : « Pourrais-tu venir samedi soir ? » Pourquoi ? répond-elle.

Déjà huit heures passées en salle d’op. Je vois bien que tout le monde est exténué. Mon résident a les yeux rouges comme un infecté de la COVID-19, mais c’est le manque de sommeil. « Va dormir, je fais finir. » Il veut rester. Il m’admire, je crois. Suis-je un bon exemple ? Pas pour tout le monde.

Marie, Anna, Robert, Corinne et les autres sont déjà en salle de réveil. Pierre me sourit dans la fenêtre de la salle. Je plisse les yeux, suppliante, à travers mon masque. Il comprend et finit la nuit sur Expérience d’Einaudi. Merci, mon ami. Sa salle a été aussi occupée que la mienne. « Va-t-on tenir le coup ? », me demande Geneviève. Dans un clin d’œil, je rétorque : « À samedi prochain… »

> À lire demain : l’épisode coronavirus de La petite vie