Depuis plusieurs années déjà, les producteurs font régulièrement appel à des cinéastes pour la réalisation de séries de fiction. Dans la grille d’hiver des différents réseaux, une bonne dizaine d’entre elles ont été dirigées par des créateurs qui comptent des longs métrages à leur actif. La Presse explore le phénomène.

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Dans une entrevue récente, le cinéaste François Girard (Le violon rouge, The Song of Names) expliquait que le mur étanche séparant le cinéma et la télévision à l’époque où il a réalisé son premier long métrage était tombé. L’arrivée des chaînes spécialisées et des plateformes de visionnement en continu — et la migration de grands cinéastes qu’elle a entraînée — a contribué à cette mobilité entre les deux modes d’expression.

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Avant de lancer l’été prochain son film Le guide de la famille parfaite, Ricardo Trogi offrira la série La Maison Bleue sur la plateforme Tou.tv.

Le parcours de Ricardo Trogi constitue l’un des exemples les plus probants à cet égard. Révélé à titre de cinéaste en 2002 grâce à Québec-Montréal, Ricardo Trogi s’est fait offrir dès l’année suivante la réalisation de Smash, série écrite par Daniel Lemire. Depuis, le cinéaste trouve le moyen de réaliser ses longs métrages (la trilogie 1981-1987-1991, Horloge biologique, Le mirage, Le guide de la famille parfaite) tout en insérant dans son programme la réalisation de séries télévisées (entre autres, Les étoiles filantes, Le berceau des anges, Les Simone et La Maison Bleue).

« Dès le départ, ma philosophie était claire : le cinéma reste pour moi quelque chose de vraiment précieux, mais le système fait en sorte qu’il s’écoule toujours beaucoup de temps entre deux films, explique le principal intéressé. Tu ne peux pas demander aux institutions de te fournir des budgets de 5 ou 6 millions de dollars tous les ans. C’est impossible. Je me suis alors trouvé une autre façon de faire ce que j’aime. J’ai gagné en expérience, mais je me rends compte aujourd’hui qu’en télévision, je ne suis pas plus maître du destin d’une série que je pouvais l’être à mes débuts, parce qu’il y a beaucoup d’intervenants. C’est un mode de fonctionnement différent du cinéma. L’implication émotive n’est pas tout à fait la même non plus, mais je m’amuse. »

Une facture plus cinématographique

L’idée de faire appel à des cinéastes pour réaliser des séries « lourdes » n’est pas nouvelle (Jean-Claude Lord a fait sa marque au cinéma avant de se lancer dans Lance et compte en 1986 !), mais l’évolution de la qualité technique des séries a poussé les producteurs à rechercher davantage une facture cinématographique. Les cinéastes doivent néanmoins laisser tomber certains de leurs réflexes quand ils se retrouvent sur le plateau d’une série destinée à la télévision, question d’honorer le temps alloué aux tournages.

« C’est le même métier, mais sa pratique est différente », fait remarquer Myriam Verreault, dont le film Kuessipan a fait très belle figure l’automne dernier. Cette dernière fait sa première incursion dans le monde de la télévision en réalisant des épisodes de la série 5Rang.

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Myriam Verreault a proposé l’automne dernier son film Kuessipan. La série 5e Rang constitue sa première incursion dans le monde de la télévision. 

On ne peut accorder autant d’attention aux détails parce que la pression du temps est très présente quand on fait de la télé. Sur le tournage de Kuessipan, on tournait environ quatre pages de scénario par jour. Sur celui de 5e Rang, on en fait au moins 12, parfois pas loin de 20.

Myriam Verreault, réalisatrice 

« Mais cette façon de plonger sans trop réfléchir amène des choses qui peuvent être très bien. Et puis, une série comme 5e Rang me donne la chance de toucher à plein de genres auxquels je ne toucherais pas forcément comme cinéaste. J’en deviendrai meilleure, c’est sûr. »

« On veut faire notre métier »

À l’instar de Myriam Verreault, Yan England trouve dans la réalisation pour la télé une occasion d’aborder des genres différents, d’autant plus que les moyens dont les réalisateurs disposent au petit écran sont parfois plus grands que ceux avec lesquels ils tournent leurs films d’auteur.

« Jamais je n’aurais cru réaliser un western contemporain comme celui-là, a-t-il fait remarquer quand nous l’avons rencontré sur le plateau de la série Les pays d’en haut l’été dernier. J’ai fait 1:54 avec un budget très modeste et, là, je me retrouve avec une grosse infrastructure, à filmer des chevaux, des carrioles, des fusillades. J’ai l’impression de faire un trip de petit gars et de tourner un long métrage de six heures. »

Le cinéma reste pour moi l’art de l’intime. Quand je tourne pour la télévision, mon état d’esprit n’est pas le même, dans la mesure où je m’introduis dans l’univers d’un scénariste auquel j’essaie de faire honneur, tout en apportant ma touche personnelle. Les deux approches me passionnent autant !

Yan England, réalisateur 

La multiplication des chaînes et des plateformes a élargi le champ d’action de plusieurs cinéastes. Reconnu grâce à des films d’auteur comme New Denmark et Camion, Rafaël Ouellet n’a rien tourné pour le cinéma depuis Gurov et Anna, en 2015. Il a en revanche enchaîné des séries comme Nouvelle adresse, Fatale-Station, Blue Moon, Cheval-Serpent et Ruptures.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Rafaël Ouellet a enchaîné les séries depuis son plus récent film, Gurov et Anna. 

« Il y a tellement de projets de cinéma déposés aux institutions qu’il est désormais impossible d’avoir le feu vert tous les deux ans — ni même aux trois ou quatre ans — pour tourner un long métrage, constate-t-il. Je vois beaucoup de cinéastes qui ont longtemps snobé la télévision se tourner vers elle parce qu’ils n’arrivent plus à faire leurs films. On veut faire notre métier. Les seuls qui ont la possibilité de résister sont ceux qui peuvent bien vivre dans le système du cinéma indépendant ou ceux qui ne se sentent pas d’attaque pour travailler avec des producteurs et des diffuseurs sur des projets à long terme. Personnellement, j’essaie de trouver un équilibre entre mes films personnels et la télévision. J’ai besoin de tourner, j’ai besoin d’être dans l’action. Plusieurs projets de grande qualité se trouvent à la télévision aujourd’hui. »

Le mode d’expression du scénariste

Même son de cloche du côté de Charles-Olivier Michaud. Depuis quelques années, le réalisateur de Snow and Ashes et d’Anna s’épanouit en réalisant la série Boomerang, comédie dont la distribution est si éclatante qu’il a pris la décision de s’effacer pour mettre le talent des comédiens en valeur. Il signe aussi la réalisation de la deuxième saison de M’entends-tu ?, qui allie un humour plus noir à son inclination naturelle pour les aspects plus sombres de la condition humaine.

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Charles-Olivier Michaud signe la réalisation de la deuxième saison de M’entends-tu ?.

Je ne peux pas faire un film et attendre ensuite cinq ans avant d’en faire un autre. Quand on exerce ce métier, il faut s’entraîner comme un coureur. La beauté de la télé est qu’elle nous donne l’occasion d’essayer de nouvelles choses, tant sur le plan technique que sur celui de la direction d’acteurs.

Charles-Olivier Michaud, réalisateur

Il croit par contre que la télé ne sera jamais le cinéma. « Oui, il s’y fait des choses extraordinaires, mais elle restera toujours le [mode d’expression] du scénariste, parce que tout repose principalement sur les dialogues, même dans des séries spectaculaires comme Breaking Bad ou Game of Thrones. Il est très difficile d’atteindre à la télévision le même niveau de poésie visuelle qu’au cinéma. David Fincher s’en est approché avec Mindhunter. Mais il n’y en a pas tant que ça. Je rêve d’une série que réaliserait Denis Côté. Ça, ça brasserait des affaires ! »