Avant de lancer cette semaine sa nouvelle plateforme Disney+, le géant américain du divertissement familial a passé au peigne fin tous ses vieux films, dessins animés et séries. Pas pour des raisons techniques, mais pour des raisons de contenu. De contenu « familial ».

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Disney+, qui concurrence désormais Netflix et d’autres services numériques comme Apple TV+, s’inquiétait de ce que certaines de ses œuvres aient mal vieilli et véhiculent des stéréotypes racistes ou sexistes. Certains craignaient plutôt que la multinationale fondée par Walt Disney ne javellise et ne dénature ses contenus originaux afin qu’ils correspondent davantage à ses valeurs actuelles.

Le vieux Walt lui-même ne réussirait sans doute pas le « test des valeurs » de son entreprise s’il était encore vivant aujourd’hui (il est décédé en 1966 et n’a pas été cryogénisé, contrairement à ce que véhicule la légende populaire). Disney était à la fois un homme d’affaires visionnaire, un artiste avant-gardiste… et un chef d’entreprise rancunier qui n’a pas hésité à témoigner contre d’anciens employés syndicalistes à l’apogée du maccarthysme.

Walt Disney fut la force vive de chefs-d’œuvre du cinéma d’animation telle que Blanche-Neige et les sept nains (1937) et Pinocchio (1940). Mais c’était aussi un workaholic irascible et intraitable, ce que ne laissait pas deviner son personnage public doux et avenant. La série documentaire qui lui est consacrée dans la section American Experience de PBS rend bien la complexité et les paradoxes de cet artiste hors du commun.

Dans les semaines précédant le lancement de Disney+, plateforme où l’on retrouve une grande partie du vaste catalogue de la maison – parmi lesquels les films de Pixar et de Marvel –, des rumeurs circulaient selon lesquelles certaines œuvres seraient amputées de scènes dites « problématiques » (parce qu’illustrant des comportements racistes ou sexistes, socialement acceptables à une autre époque).

IMAGE TIRÉE D’IMDB

Scène du dessin animé Dumbo

Il a notamment été question d’un personnage controversé de corbeau noir surnommé Jim Crow – du nom des lois ségrégationnistes aux États-Unis – dans le classique dessin animé Dumbo (1941). Jim Crow était un personnage du folklore afro-américain, récupéré au théâtre et interprété en blackface par un certain Thomas D. Rice.

Le chef de la bande de corbeaux qui se moque de Dumbo, dans le film du même nom, a souvent été cité en exemple de caricature perpétuant des préjugés racistes sur les Afro-Américains, notamment en raison de sa manière de s’exprimer (le fameux jive). La scène pose d’autant plus problème que des acteurs blancs prêtent leur voix à certains des corbeaux, qui chantent une chanson à la manière de Louis Armstrong. Cette scène n’apparaît pas dans la version en prise de vue réelle de Dumbo, réalisée cette année par Tim Burton.

Jim Crow et sa bande, qui sont présents seulement quelques minutes dans le Dumbo original, n’ont pas été censurés par Disney+, contrairement à ce qu’avait annoncé le magazine spécialisé The Hollywood Reporter. En revanche, la nouvelle plateforme d’écoute en continu Disney+ aurait ajouté au début du film une mise en garde afin d’avertir le public de scènes « pouvant contenir des représentations culturelles datées » (outdated cultural depictions).

Ce n’est pas cette mise en garde que j’ai trouvée dans la version française de Disney+, à laquelle je me suis abonné cette semaine, mais plutôt celle-ci : « Cette émission contient une représentation du tabac. » Jim Crow, en effet, fume le cigare. Il envoie d’ailleurs un nuage de fumée au visage de la souris Timothée, fidèle compagnon de Dumbo au fort accent new-yorkais.

D’autres classiques de Disney+ contiennent le même avertissement. Notamment Peter Pan, Aladdin et La Belle et le Clochard, un autre film souvent critiqué pour une scène que certains jugent raciste. La chanson des chats siamois du film de 1955, chantée par Peggy Lee, commence avec les paroles « We are Siamese if you please/We are Siamese if you don’t please », jugées offensantes par certains. Les chats du dessin animé, aux yeux bridés, sont perfides et retors, ce qui perpétue les préjugés d’après-guerre sur les personnes d’origine asiatique. Dans la nouvelle version en prise de vue réelle de La Belle et le Clochard, la chanson des chats siamois est réinterprétée par Janelle Monáe, avec de nouvelles paroles.

Il faut saluer la volonté de Disney de conserver intactes les œuvres du patrimoine, malgré l’évolution des mœurs et les diktats de la rectitude politique. En revanche, l’entreprise dirigée par Bob Iger refuse toujours de rendre disponible le film controversé Mélodie du Sud (Song of the South), qui a popularisé la chanson Zip-A-Dee-Doo-Dah (primée par un Oscar).

Ce film de 1946, qui marie des séquences d’animation à des prises de vue réelles, est inspiré de contes traditionnels afro-américains de l’époque post-ségrégationniste. Il met en scène un personnage, l’oncle Remus, qui raconte des histoires d’anciens esclaves dans une plantation de coton. Ils chantent et sifflotent en chœur, et ne semblent entretenir aucun ressentiment envers leurs anciens maîtres.

Mélodie du Sud, condamné pour ses représentations et préjugés racistes, a provoqué la controverse à sa sortie. Des manifestants ont appelé au boycottage du film, brandissant des pancartes devant les salles de cinéma. Le film n’a jamais été officiellement redistribué en vidéocassette ou en DVD.

En 2017, l’actrice et animatrice Whoopi Goldberg a cependant appelé Disney à rendre de nouveau le film disponible. « Je tente de trouver des manières de faire en sorte que l’on puisse discuter de Mélodie du Sud, de ce qu’il représente, d’où il vient et pourquoi il a pris l’affiche », a-t-elle déclaré lors d’un gala de Disney au cours duquel elle a été honorée aux côtés notamment d’Oprah Winfrey.

Je suis bien d’accord avec elle. Il me semble bien hypocrite de fermer les yeux et tenter de se convaincre que ce film n’a jamais existé. En 1946, Walt Disney trouvait qu’il s’agissait d’une bonne idée de le mettre à l’affiche et d’en faire le 11e long métrage de sa maison de production. Ce serait intéressant de comprendre pourquoi.

Il faut remettre les œuvres en contexte, il faut les encadrer correctement, mettre en garde au besoin contre certaines idées qu’elles charrient. Mais il ne faut pas les censurer.

Il faut que les cinéphiles aient accès aux Dieux du stade de Leni Riefenstahl ou à The Birth of a Nation de D.W. Griffith. Même si ce sont sans conteste des films de propagande raciste. Ce sont aussi, que ça nous plaise ou non, des chefs-d’œuvre du septième art. Au même titre – on y revient inlassablement – que Voyage au bout de la nuit est un chef-d’œuvre littéraire, même s’il perpétue des préjugés racistes sur les Africains (comme du reste Tintin au Congo).

Ce sont des œuvres d’art importantes, incontournables, qui témoignent de leurs époques respectives, sur leurs préjugés, sur leurs idées dominantes. Ce sont des œuvres qui nous renseignent sur l’évolution, non seulement des mœurs, mais de la discrimination et du racisme dans nos sociétés. Il n’y a pas de doute que Mélodie du Sud ne reflète plus les valeurs de Disney. Mais c’est un film qui a déjà reflété ses valeurs. Et qui pourrait nous en dire beaucoup sur le chemin qui a été parcouru – ou pas, à certains égards – depuis 70 ans, par Disney et par son public.