Avez-vous déjà essayé de discuter avec un proche qui tente de vous convaincre d’une théorie conspirationniste à laquelle il tient comme à la prunelle de ses yeux ? Ça ressemble à de la lutte dans le Jell-O et ça peut vous plomber un souper de famille.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Parce que, bien sûr, plus vous essayez d’aligner des faits – que, parfois, vous ne maîtrisez pas vous-même puisque la prémisse de la discussion s’appuie déjà sur un terrain vaseux –, plus vous faites partie du problème, c’est-à-dire de ceux qui n’ont pas choisi de prendre la petite pilule rouge qui ouvre les yeux comme dans La Matrice.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Les journalistes Bouchra Ouatik, Jeff Yates et Alexis de Lancer sont à la barre de la nouvelle émission d’ICI RDI Décrypteurs, qui traque les fausses nouvelles.

Cette confrontation est surtout inutile, si l’on en croit l’équipe des Décrypteurs, la nouvelle émission sur ICI RDI dont le mandat est de lutter contre la désinformation. Personnellement, j’admire les traqueurs de fake news, que je trouve essentiels dans l’écosystème médiatique. Cette spécialisation en plein développement depuis quelques années est rassurante dans ce monde hyperconnecté.

Ils ont eu leur baptême du feu en entrant en ondes le jour même de la marche pour le climat qui a attiré 500 000 personnes à Montréal autour de Greta Thunberg, qui est un aimant à fausses nouvelles.

Émission animée par Alexis de Lancer, avec ses complices Bouchra Ouatik et Jeff Yates, Décrypteurs se penche chaque semaine sur ces choses douteuses qui circulent sur le web et les réseaux sociaux.

Le but n’est pas de faire la morale aux gens, mais de leur donner des repères et de les aider à devenir eux-mêmes des décrypteurs dans le tsunami d’informations qu’ils reçoivent.

Ils répondent personnellement aux questions du public, se collent à l’actualité qui part régulièrement en vrille, proposent un segment historique sur de célèbres fausses nouvelles du passé – le phénomène n’est pas nouveau, mais très amplifié de nos jours – et offrent des analyses de spécialistes sur nos comportements en ligne, entre autres choses.

Donc, dire à ce proche qui s’abreuve au site Réseau International « tu capotes, t’es complètement dans le champ ! » est une très mauvaise idée.

« D’abord, personne n’est à l’abri, note Bouchra Ouatik. Même les gens qui ont un doctorat en physique nucléaire peuvent être sujets à ça. Ce n’est pas une question d’éducation ni d’intelligence, c’est une question de psychologie. Les gens qui entrent dans les théories du complot à travers des communautés y trouvent des amis. Un moment donné, l’appartenance à un groupe, à une communauté, devient plus importante que les faits. Les gens qui croient que la terre est plate, même si tu leur amènes toutes les preuves scientifiques, c’est le fait d’appartenir à la gang qui est plus important. C’est un attachement émotionnel, et il y a aussi tout cet investissement personnel. C’est dur de se faire dire que les cinq dernières années de ta vie, tu as été dans le champ. Je pense que ce qui fonctionne plus que de marteler des informations, ce sont des stratégies psychologiques. Et de trouver d’abord un terrain d’entente pour discuter. »

« La confrontation ne fonctionne pas parce que ça déclenche justement un mécanisme de défense, explique Jeff Yates. Ces groupes-là fonctionnent parfois comme des sectes. On vous dit que lorsque vous allez parler de ça, les membres de votre famille vont paniquer, et ça vous montre que vous avez raison. S’ils se mettent à vous crier après, coupez les ponts. L’isolement fait beaucoup partie de ça. Je pense que ce qu’il faut faire, c’est entretenir les liens avec cette personne-là, pour qu’elle ne se sente pas isolée. L’an dernier, un complotiste m’a écrit : “Va chier, va donc travailler pour Bachar al-Assad !” J’ai juste posé des questions parce que beaucoup veulent juste être écoutés. Le morceau est sorti au bout de trois heures de chat. Quand il était dans l’armée, il se faisait donner des ordres avec lesquels il n’était pas d’accord, et pour lui, c’était la même chose pour les journalistes. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Jeff Yates, Bouchra Ouatik et Alexis de Lancer

Faire le boulot de nettoyage

Le conspirationnisme et la radicalisation sont certainement les aspects les plus spectaculaires du phénomène de la désinformation, auxquels nous avons tous participé un jour ou l’autre sans le vouloir. Même si je suis hyper prudente, dans un spasme de rapidité, j’ai déjà partagé une fausse nouvelle sur la mort de Gabriel García Márquez, canular qui a longtemps circulé, si bien que lorsqu’il est mort pour vrai, je n’y croyais plus. Une autre fois, sous le coup de l’émotion, j’ai partagé une vidéo où l’on voyait des jeunes qui semblaient narguer un militant autochtone, mais l’histoire complète avait été tronquée par un site de gauche.

Selon Décrypteurs, il faut justement se méfier de toute nouvelle qui suscite une forte émotion, et le militantisme, qu’il soit de gauche ou de droite, est souvent un vecteur de désinformation.

Mais nous comprenons de plus en plus l’influence des algorithmes et comment fonctionnent les biais cognitifs dans nos agissements sur les réseaux sociaux. Et ça, c’est une bonne nouvelle, selon l’équipe des Décrypteurs. L’animateur Alexis de Lancer souligne que de seulement rectifier des fausses nouvelles aurait donné une émission plutôt ennuyeuse. Le but est de donner des outils aux gens. Auparavant chef d’antenne à RDI, il est heureux de se consacrer à cette dimension de l’information que les médias traditionnels ont souvent ignorée.

« La première opportunité à saisir est d’avoir une réflexion sérieuse des médias dits conventionnels sur ce qui se passe en ce moment sur les réseaux sociaux, dit-il. Nous étions dans le réflexe de ne pas accorder de l’importance à cela, de considérer cela comme marginal, mais il faut qu’on embarque là-dedans, qu’on aide les gens à trancher davantage, ça fait partie de notre mandat, c’est utile. Avant, je relayais en boucle les informations qui font partie du pipeline principal, mais à côté, on voit tout ça qui se met en marche, et ça fait partie du discours et de l’espace médiatique. Pouvoir évoquer dans un média un peu plus de masse ce qui se trame en parallèle, c’est là la pertinence de Décrypteurs. »

L’équipe a adhéré à la Trusted News Charter créée par la BBC pour lutter contre la désinformation et fait partie de l’International Fact-Checking Network, réseau international créé par le Poynter Institute. 

Mais on se demande : libérer des journalistes, en pleine crise des médias, pour qu’ils se consacrent à la lutte contre la désinformation, est-ce le signe que l’heure est grave ?

« Il y a une chose qu’on ne peut pas nier, c’est que les médias se trouvent à devoir faire le ménage des réseaux sociaux, croit Jeff Yates. Ces médias qui se font amputer leurs revenus par les Google et Facebook doivent maintenant consacrer des ressources pour faire le tri que ces plateformes ne font pas. C’est ce qui est malheureux là-dedans. Mais d’un autre côté, on ne peut pas rien faire non plus. Je ne sais pas si l’heure est grave, mais c’est aussi une question de prise de conscience, car dans les dernières années, il y avait un aveuglement volontaire. » 

Au fond, c’est une occasion en or pour les médias traditionnels malmenés, puisque, au-delà des canulars, des erreurs ou des biais idéologiques qui circulent, et c’est normal, l’intention la plus malveillante dans les profondeurs de la désinformation est de faire en sorte que les gens perdent confiance envers leurs institutions et la démocratie, certes imparfaites et perfectibles.

Une cellule de vérification des faits, c’est justement d’essayer de faire en sorte de regagner la confiance envers les médias.

Jonathan Trudel, rédacteur en chef de Décrypteurs.

« Il y a beaucoup de gens qui nous remercient, on nous écrit, on nous envoie des questions, poursuit-il. On dirait qu’il fallait créer un beat pour permettre à ce canal-là d’exister. Dans cette crise des médias, et pour un média public comme le nôtre qui est subventionné et qui fait face à des critiques de différents partis pendant cette campagne électorale, je pense que c’est une initiative qui prouve que les dollars sont à l’œuvre. Nous sommes moins dépendants envers ces géants-là et nous essayons de donner un enseignement. C’est au cœur de la mission. Et, oui, c’est une occasion à saisir. »

Bref, plutôt que de vous enfoncer dans une engueulade vaine avec un ami désinformé, pistez-le donc vers Décrypteurs. Ça pourrait être efficace.

>>> Décrypteurs, le vendredi à 20 h sur ICI RDI, en rediffusion le samedi à 11 h 30 et le dimanche à 16 h 30