Dans Post humains, Dominique Leclerc se penche sur le mouvement transhumaniste, qui mise sur la technologie pour «améliorer» la race humaine.

Mis à jour le 25 janv. 2019
SIMON-OLIVIER LORANGE LA PRESSE

Au départ, une réflexion sur un lecteur de glycémie. En cours de route, l'implantation d'une puce électronique sous la peau. À l'arrivée, une pièce de théâtre documentaire sur le thème du transhumanisme.

Les conventions? Très peu pour Dominique Leclerc, qui reprend à compter de la semaine prochaine son spectacle Post humains. La première mouture de celui-ci, à l'automne 2017, lui a valu une nomination au prix Michel-Tremblay récompensant chaque année le meilleur texte porté à la scène.

Voilà maintenant cinq ans que la comédienne et dramaturge s'intéresse à la relation entre l'humain et la machine; à la manière dont la technologie peut «améliorer» les êtres, au point d'en devenir une partie intégrante, voire de s'y substituer.

Et qu'elle découvre à quel point un mouvement organisé, loin du regard public, mène lui aussi ces réflexions et se prête à des expérimentations.

«L'appel que je voulais lancer dès la première présentation du show, c'est que ça va extrêmement vite et qu'on n'est pas au courant de ce qui se passe.»

«Il y a une urgence que les gens s'approprient cette réflexion. Post humains, c'est une façon de vulgariser et de démystifier la thématique, de la rendre accessible, intéressante», ajoute-t-elle.

Cette «thématique», c'est le transhumanisme, concept assez peu (ou pas) connu du commun des mortels et qui désigne un mouvement prônant l'usage des technologies de pointe pour augmenter ou bonifier les capacités humaines. Voire - et surtout - rallonger la vie, jusqu'à viser l'immortalité.

Démarche

La démarche de Dominique Leclerc s'est amorcée à la suite d'un constat on ne peut plus personnel : diabétique de type 1, elle a pris conscience que sa vie dépendait «de sept compagnies pharmaceutiques et des outils dispendieux qu'elles produisent». Notamment son lecteur de glycémie, nécessaire pour mesurer et contrôler le taux de sucre dans son sang.

«Combien de temps reste-t-il avant que je perde le contrôle de mes données?», s'est-elle alors demandé, présumant que, selon la tendance empruntée par une multitude d'objets de notre quotidien, ces outils technologiques seront bientôt connectés.

Curieuse de trouver des avenues différentes, elle s'est donc intéressée aux «modifications» technologiques pratiquées notamment par la communauté des cyborgs, qui créent ou s'implantent des dispositifs pour augmenter ou activer leurs sens. Ces rencontres l'ont menée sur la route des transhumanistes. «Là, mon monde a été ébranlé!», avoue Dominique Leclerc.

«Souvent, les transhumanistes sont associés à de grandes entreprises ou à des universités, indique-t-elle. Ils travaillent dans des laboratoires fermés et on ne sait pas trop ce qu'ils développent.»

Science-fiction? Théorie du complot? Pas vraiment. L'un des gourous du transhumanisme, Raymond Kurzweil, est directeur de l'ingénierie chez Google. Et Calico, entreprise soeur du géant de la Silicon Valley, a pour mission explicite de lutter contre le vieillissement, caressant le projet de «tuer la mort».

Aux yeux de Dominique Leclerc, «il y a deux dangers: ne pas en parler et mettre tout le monde dans le même bateau pour couper court au débat».

«Il y a des gens qui pensent ce qu'on va devenir, mais je ne suis pas d'accord que ça se fasse sans nous. Qui va encadrer ça? La logique sera-t-elle financière? On n'a pas le choix de s'y intéresser.»

Le spectacle, assure son auteure, n'est donc ni un exercice complaisant ni un pamphlet.

«J'ai choisi le groupe de ceux qui posent des questions, qui expérimentent.»

C'est dans cet esprit qu'avec son conjoint, le journaliste allemand Dennis Kastrup, aussi sur scène dans Post humains, Dominique Leclerc s'est prêtée à une expérimentation hors du commun: lors d'une performance présentée au festival OFFTA, les deux membres du couple ont procédé à l'implantation d'une puce électronique sous-cutanée contenant une petite quantité d'information - leur certificat de mariage et une photo.

«On a traité ça comme un mariage numérique, pour donner une valeur poétique à quelque chose d'a priori rebutant», relate-t-elle.

Le but de l'exercice? «Attirer l'attention sur le fait qu'on parle peu de ces choses-là, que ce n'est pas banal d'implanter dans notre corps une technologie sans aucune visée curative.»

Mission accomplie.

Hors normes

Post humains, c'est donc la synthèse de cette longue démarche, présentée sous forme de théâtre documentaire teinté d'autofiction.

«Les infos sont vraies, mais il a quand même fallu que j'écrive une histoire pour que ça tienne ensemble!», s'exclame Dominique Leclerc.

Quant au choix du théâtre documentaire, dit-elle, il répond à un vieux rêve formulé dès sa sortie de l'école de théâtre en 2002.

«Mais ça m'a pris 11 ans pour trouver la thématique qui mériterait que je m'y consacre corps et âme, au point de contaminer tous les aspects de ma vie...»

Sur scène, Dominique et Dennis sont accompagnés par les comédiens Didier Lucien et Édith Paquette, qui interprètent les personnages que le couple a croisés dans sa démarche.

Quatrième mur brisé, projections et extraits audio, interaction avec le public: à l'instar de son travail de réflexion et de cueillette d'information, Dominique Leclerc a voulu s'affranchir des conventions scéniques avec sa co-metteure en scène Édith Patenaude et avec l'assistance de Patrice Charbonneau-Brunelle.

«Il y a des scènes où l'on joue davantage, mais ce dont je suis le plus fière, c'est qu'on est libres, constate la comédienne. On utilise tout ce qu'on peut. Et on s'amuse.»

Post humains. Espace libre. Du 30 janvier au 9 février.

image fournie par la production

Post humains