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SLĀV, prise deux

(Sherbrooke) C'était un retour sur les planches pour la création SLĀV, hier soir à Sherbrooke. Devant une salle comble, les créateurs ont offert un spectacle différent de celui présenté l'été dernier au Festival international de jazz de Montréal et qui avait été au coeur d'une importante controverse. D'ailleurs, certaines personnes qui avaient manifesté devant le Théâtre du Nouveau Monde étaient présentes à cette reprise, à titre de spectateurs.

Disons-le d'emblée, la création d'Ex Machina présentée hier soir était bien meilleure que celle de l'été dernier. Les tableaux ont été resserrés, d'autres ont été abandonnés. La force de ce spectacle est le choeur de femmes, et le concepteur et metteur en scène Robert Lepage l'a encore davantage mis de l'avant.

La trame narrative est plus claire et étoffée. Cependant, il y a un côté didactique un peu trop appuyé.

Rôles redistribués

Répondons d'abord à la fameuse question, qui a été un des reproches à l'ancienne mouture : est-ce qu'il y a plus de chanteuses afrodescendantes dans la distribution? Il y en a une de plus. Elles sont maintenant trois sur sept (Betty Bonifassi, Kattia Thony, Estelle Richard, Sharon James, Tracy Marcelin, Élisabeth Sirois et Audrée Southière).

Pour la petite histoire, lorsque le projet avec Lepage a démarré, Bonifassi partageait depuis deux ans la scène avec un groupe de choristes. Ce sont elles que nous retrouvons sur scène dans SLĀV. Chaque fois qu'une d'entre elles quitte la création, par exemple parce qu'elle a un autre engagement professionnel, elle est remplacée par une afrodescendante. C'est le cas de Myriam Fournier, qui sera dans ColoniséEs au Théâtre d'Aujourd'hui, et qui a été remplacée par Tracy Marcelin.

Maintenant. Tout comme l'été dernier, Betty Bonifassi ouvre le spectacle avec un monologue où elle parle de ses origines. Elle y explique entre autres que les chants qui seront interprétés (en partie des chants d'esclaves américains) l'«obsèdent depuis longtemps» et que c'est pour elle une manière de rendre hommage à ceux qui les chantaient.

Le premier tableau est celui du champ de coton, qui avait particulièrement soulevé des critiques négatives en juin dernier. Plusieurs avaient alors mentionné qu'il s'agissait d'appropriation culturelle, puisque même les chanteuses blanches incarnaient des esclaves noires.

Hier à Sherbrooke, il n'y avait que les trois chanteuses afrodescendantes qui cueillaient le coton. Les Blanches interprétaient des «domestiques» et une patronne.

Même chose lors du tableau où les femmes, épuisées, épluchent des patates à la tombée de la nuit et entonnent en choeur un chant pour soulager leur peine et se donner du courage pour poursuivre. L'été dernier, toutes les artistes interprétaient des esclaves. Maintenant, les chanteuses afrodescendantes les incarnent, tandis que les autres jouent des domestiques.

Betty Bonifassi reste au centre de SLĀV. Sauf qu'à quelques reprises, au lieu de participer à la scène théâtrale, elle chante en l'observant. Comme si elle était, elle aussi, spectatrice de l'action. Par exemple, lors de la chanson Black Betty (titre qui se trouve notamment sur l'album Betty Bonifassi de 2014), elle chante en regardant le personnage de Sharon James, qui accouche dans de tristes conditions en se doutant bien qu'elle devra donner son nouveau-né métis.

Nous pourrions continuer à dresser la liste des changements dramaturgiques apportés pendant plusieurs lignes.

Il est évident que les créateurs ont pris acte des critiques et qu'une réécriture dramaturgique a été faite. Le regard d'Elena Stoodley, une des membres du collectif SLĀV Resistance, qui a agi comme conseillère à la dramaturgie, aura aussi aidé.

Quelques décisions de mise en scène pourraient encore être considérées comme de l'appropriation culturelle, notamment lorsque le groupe chante sur un chemin de fer ou apprend des mouvements de danse africaine, dont celui qui représente des esclaves qui brisent leurs chaînes.

Mais à ce propos, le metteur en scène est resté ferme dans ses dernières sorties publiques : il n'arrêtera pas de jouer l'autre au théâtre.

Quelques réactions

Le spectacle SLĀV a reçu deux ovations. À côté de la journaliste, les spectateurs étaient loquaces: 

«Betty, Betty, Betty, Betty!»

«Franchement, il n'y avait pas de quoi faire une révolution!»

«Ça reste inégal comme spectacle.»

«On reconnaît la signature de Lepage!»

Vers la sortie, Catherine Gagnon, venue de Montréal pour voir la création, a pour sa part exprimé: «Je ne sais pas ce qu'ils ont changé, mais je ne vois que de l'ouverture et de la générosité dans ce spectacle.»

«Je crois que si les protestataires ont bien vu le spectacle, il n'y a plus matière à protestation», indique Gisèle Smith, spectatrice.

Des personnes qui avaient manifesté devant le Théâtre du Nouveau Monde, le 26 juin dernier, étaient effectivement dans la salle, puisque Ex Machina les a invité.

Lucas Charlie Rose, l'organisateur de la manifestation contre le spectacle SLĀV, ne croit pas que cette version est réussie.

«Ce n'est toujours pas bien et ça va plus loin que l'appropriation culturelle, en fait. On voit souvent les personnes noires mises dans des positions de soumission, derrière des barreaux, etc.»

«Il y a des chansons qui perdent de leur signifiance et de leur symbolisme, poursuit-il Par exemple, Black Betty qui parle d'une esclave qui a été violée. En tant que personne afrodescendante, je tremblais dans la salle. Surtout qu'après ça, directement, tu as l'image de quelqu'un qui est pendu. Mais il n'y a pas d'explication du pourquoi. Et entre tout ça, je n'ai même pas pu prendre mon souffle. Pour moi, c'est ça, c'est tellement violent qu'on avait du mal à être assis.»

Comme dans tous les projets de Robert Lepage avec sa compagnie Ex Machina, le spectateur est invité rapidement dans le processus créatif. Le metteur en scène aime recevoir les critiques et les conseils pour améliorer son oeuvre, qui évolue constamment. Ainsi, une pièce est bien différente entre sa première et sa dernière représentation.

Dans ce cas-ci, c'est encore sur le plan du texte qu'il faudrait fignoler afin de moins sentir que nous assistons à un cours magistral sur l'esclavage. Il y aurait entre autres moyen d'approfondir les deux personnages de mère avec leur nouveau-né. Nous pourrions prendre plus d'émotions et moins de tête. 

À quoi pourrait ressembler SLĀV dans deux ans? Bien malin celui qui peut le prédire.

Même qu'en ce moment, il est difficile de savoir si elle aura une vie après les représentations à Saint-Jérôme (22 et 23 janvier), Drummondville (29 janvier) et Chicoutimi (15 février).




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