En exclusivité pour La Presse, cinq actrices de la pièce La déesse des mouches à feu, adaptée du roman de Geneviève Pettersen et présentée au Quat'Sous en mars dernier, reviennent sur cette première expérience professionnelle et discutent avec notre rédactrice en chef invitée de la représentation des jeunes au théâtre, à la télévision et au cinéma. Précisons que cette table ronde a eu lieu avant les controverses de l'été à propos des pièces SLĀV et Kanata.

LA PRESSE

L'expérience de la déesse

Lori'anne Bemba

«Pour l'instant, je ne continue pas en art, j'étudie en commerce international. J'ai fait des recherches sur le métier et c'est vraiment instable. Ce n'est pas si ouvert. C'est encore plus difficile pour une personne de couleur. Si d'autres occasions se présentent, je vais les saisir, mais je continue l'école. Je ne retiens que du bien de la Déesse

Elizabeth Mageren

«L'avantage était qu'on ne savait vraiment pas comment c'était de jouer au théâtre professionnel. On avait une certaine naïveté face à une première médiatique et tout le reste. On était enthousiastes, mais en tant que groupe, on savait qu'on ne portait pas le show à nous seules. L'avantage de n'en avoir jamais fait, c'est qu'on ne voyait pas les côtés négatifs. La force du show, c'était le groupe. J'étudie en cinéma. J'aimerais continuer de faire du théâtre.»

Amaryllis Tremblay

«J'ai fait deux ans à l'option théâtre de l'école secondaire Robert-Gravel. J'ai tellement appris avec les metteurs en scène Patrice Dubois et Alix Dufresne. Je n'ai jamais vu des gens aussi soudés que nous. Lors des premières répétitions, comme on parlait de nos vies, tout le monde pleurait. Ça m'a aidée à passer à travers des choses. J'ai pu me laisser aller et improviser. Après 24 shows, tout en continuant d'aller à l'école, on est presque devenues professionnelles avec toute la rigueur nécessaire.» 

Evelyne Laferrière

«On se sent privilégiées de l'avoir fait. C'est une chance de travailler avec des gens comme Frannie Holder et Patrice Dubois. Ils nous ont fait confiance. C'est très gratifiant. Je ne retire que du bon de ce projet qui m'a confirmé ce que je veux faire dans la vie. Quand j'en suis sortie, je me suis mise à faire plein d'affaires. J'écris de la poésie.»

Éléonore Loiselle

«C'est comme un bébé qu'on a vu grandir et dont on s'est toutes occupées. On se rendait aux répétitions et on parlait de l'humain. C'est aussi ça, le jeu et le théâtre. Pendant quatre heures, on pouvait ne parler que d'un seul sujet. Ça me donne le goût de continuer en théâtre. Il y avait des choses plus difficiles parce qu'on parlait de soi, mais on changeait ça en quelque chose de beau.»

Discussion

Trouvez-vous que votre génération est bien représentée au théâtre, à la télé, au cinéma?

Chloé: Quand j'ai commencé en cinéma, je voulais parler de sujets qu'on ne voyait pas à l'écran. Mais vous, quels sont les enjeux de votre génération? De quoi voulez-vous qu'on vous parle?

Lori'anne: Les choses ont changé, mais pas tant que ça. Tu ouvres la télé à TVA, tu changes à Radio-Canada, c'est le même acteur. C'est décevant. Je ne veux pas jouer un commis de dépanneur. Les minorités sont mises à l'écran en arrière-plan seulement. Un réalisateur va se vanter d'avoir un chauffeur de taxi turc ou noir, par exemple.

Amaryllis: Je joue dans deux séries cet été. Quand on m'a choisie, on me disait que c'était parce que j'avais un casting international. Je me demandais ce que ça veut dire. Ils attrapent une fille aux cheveux courts, et c'est ça la diversité. Dans les séries jeunesse, tous les personnages principaux sont blancs et on met de la «diversité» dans les personnages secondaires. Ça me fâche de voir ça à la télé. Pour parler de diversité sexuelle, j'ai vu Féminin/Féminin [télésérie de Chloé Robichaud] cet hiver et j'ai pu m'identifier enfin à des personnages. Il faut plus de séries de ce genre. 

Evelyne: Dans La déesse, j'étais pas mal la seule fille qui avait un surpoids, corpulente. J'ai l'impression qu'au cinéma, à la télé et au théâtre, on ne voit jamais une histoire d'amour avec une fille en surpoids et un gars qui ne serait pas axée sur le fait qu'elle a un surpoids. Ça ne pourra jamais être une histoire d'amour ordinaire. 

Elizabeth: Dans Hubert et Fanny, l'histoire est basée sur deux filles super pétards qui tombent en amour. Les deux ont des amies en surpoids, et là, ça flope. Dans l'imaginaire des gens, ceux et celles qui entrent dans les standards de beauté, ça va bien marcher. Quel gros cliché : les minces se matchent ensemble et les grosses se matchent ensemble.

Chloé: La série Girls de Lena Dunham a fait changer les choses. C'est notamment sur l'affirmation de soi. Je pense que vous aimeriez.

Evelyne: Il ne faut pas que l'histoire porte sur nos différences. C'est comme dire: Lori'anne, oh, mon Dieu, elle est noire et l'histoire doit être axée sur le fait qu'elle est noire. La même chose avec les personnes transsexuelles. On peut-tu juste être ? Tous les rôles pour lesquels j'ai des auditions, c'est pour des grosses filles. C'est dommage. J'ai vraiment envie de réaliser un film un jour sur une fille en surpoids, mais qu'on ne parle pas de son surpoids. Pas un mot.

Éléonore: Les gens ont peur et veulent tellement plaire au public. Dans la vie, tout le monde ne correspond pas aux «critères» de beauté. On parle d'art, il faut brasser les stéréotypes. En parlant des générations, je pense qu'on doit aussi changer les choses et arrêter de suivre des modèles d'avant.

Lori'anne: La déesse a marché et les gens ont aimé ça parce qu'on a apporté une énergie. Mais on continue de prendre toujours les mêmes têtes d'affiche. On a cette énergie, utilisez-nous! La déesse, je vais en être fière toute ma vie pour ça.

Peut-être que vous devriez vous réunir et écrire votre show?

On y pense... à long terme [en choeur].

Elizabeth: J'ai l'impression que c'est plus facile au théâtre de faire quelque chose de différent. Il y a moins de producteurs qui mettent leurs pattes là-dedans. À la télé, c'est tellement gros et ce sont souvent les mêmes personnes qui font tout. On dirait qu'ils écrivent sur des réalités qu'ils ne connaissent pas. Dans les séries jeunesse, on a l'impression que ce sont des gens de 60 ans qui les écrivent.

Éléonore: On n'a plus le temps. On filme trop vite. Pour que ce soit authentique, il faut une prise de réflexion. Il n'y a plus de place pour ça. C'est ce qui manque.

Chloé: Seriez-vous plus portées à regarder des productions d'ici si ce n'était pas toujours les mêmes acteurs et actrices? Qu'il ou elle soit connu(e) vous importe peu.

Elizabeth: C'est sûr que je vais regarder des films avec des acteurs que j'aime, mais si on l'a pris pour la célébrité, ça enlève toute l'authenticité.

Evelyne: Ça prend un mélange. C'est un peu irréaliste de faire un premier film uniquement avec des gens inconnus. Par exemple, tu peux prendre le père qui serait Roy Dupuis, mais l'enfant serait un nouveau visage. 

Chloé: Quand j'étais ado, je ne me retrouvais pas dans les films. Et vous?

Evelyne: C'est moins pire qu'avant, je pense.

Amaryllis: Dans La chute de Sparte, l'acteur est beau, mais il n'est pas un standard de masculinité. Si j'étais un gars, il me semble que j'aurais aimé ça. Il est rejet au début, mais finalement, il est intelligent et il pogne. Je trouve ça bien.

Elizabeth: On prend souvent des gens vieux pour jouer des jeunes. Moi, je suis au cégep, mais personne ne ressemble à ce qu'on nous montre à la télé. Jason Roy-Léveillé jouait un ado dans Ramdam il y a 10 ans et il joue encore un ado aujourd'hui. Ils ont tellement pas mon âge.

Amaryllis: Et c'est pas comme s'il n'y avait pas de nouveaux visages. Il y a des jeunes qui sortent des écoles tous les ans.

Lori'anne: On ne prend pas le temps de bien faire les choses. Ton film serait tellement plus riche s'il y avait du vrai, si c'était vrai.

Éléonore: C'est ce qui était cool dans La déesse, on avait un immense droit de parole. On nous laissait être.