Près d'une semaine après son annulation, le spectacle Kanata fait encore débat. Dans une entrevue diffusée hier matin, la directrice du Théâtre du Soleil Ariane Mnouchkine a dénoncé la « censure » du spectacle-événement que devait mettre en scène Robert Lepage. Des propos démesurés, selon le directeur du Conseil des arts du Canada.

Luc Boulanger LA PRESSE

« Je sais que le mot censure [à propos de SLĀV et Kanata] n'est pas admis par certains représentants du milieu culturel au Canada. Or, qu'on le veuille ou non, c'est de la censure », a affirmé Ariane Mnouchkine en entrevue, hier matin, à l'émission Médium large, sur les ondes d'ICI Radio-Canada Première. 

La patronne du Théâtre du Soleil et réalisatrice du film Molière affirme n'avoir jamais vécu une telle controverse dans sa carrière. Elle parle d'une « injonction » contre l'art. « Ce n'est pas le degré de censure comme en Chine ou en Russie, mais c'est une forme de censure économique. Le résultat reste le même pour nous. Et ça peut aussi mener à l'autocensure », s'inquiète-t-elle.

« Tant mieux si l'art crée des controverses », répond Simon Brault, directeur du Conseil des arts du Canada (CAC), joint par La Presse à Ottawa. « C'est le propre de l'art de susciter des débats. La controverse, ça peut aussi aider à vendre un spectacle. Être un artiste, c'est assumer ses choix, sa proposition, son point de vue. Ici, on donne des explications boiteuses et on galvaude des mots comme censure, fatwas ou menaces à la liberté de création, alors que c'est faux. »

« La liberté d'expression est garantie par les lois au Canada. On n'est pas à l'époque de Refus global, alors que des créateurs perdaient tout pour avoir défendu leurs idées dans un manifeste. »

Simon Brault estime que les artistes n'ont pas l'habitude de voir les critiques provenir de l'intérieur du milieu. « Ils ont une vision consensuelle et veulent être populaires. Il faut assumer ses choix. »

Mystère autour des raisons d'annuler

Ariane Mnouchkine a laissé entendre que Robert Lepage, après la controverse de SLĀV, n'avait plus la force de continuer la création de Kanata. Elle n'a pas voulu ajouter « de la pression à la pression ». Elle dit respecter la décision du metteur en scène : « Robert regrettait [la décision d'annuler], mais son chagrin était trop lourd, après SLĀV. »

De son côté, le directeur du CAC s'explique mal que la controverse ait pu conduire à l'annulation de la présentation de Kanata à Paris. « Surtout que le Théâtre du Soleil parle encore des protestations intolérables comme cause d'annulation. »

Il se désole de voir que les deux spectacles de Lepage ont été annulés par ses producteurs, surtout qu'ils avaient été soutenus par des fonds publics. « On cherche des coupables au lieu de trouver des solutions », dit-il.

Pour Simon Brault, c'est au tour du producteur new-yorkais Park Avenue Armory et son directeur artistique Pierre Audi d'expliquer les raisons de leur retrait du projet. « Et surtout quand et pourquoi ils ont pris cette décision. »

La victoire des voix radicales

Ariane Mnouchkine a confié être triste et déçue, mais ni lasse ni en colère. « Il y a des gens de bonne volonté des deux côtés », a-t-elle précisé, en revenant sur la rencontre qu'elle a eue avec Lepage et des artistes et intervenants autochtones, le 19 juillet. 

« Une représentante d'un groupe autochtone a lancé : "Madame Mnouchkine, nous ne voulons plus être invisibles." Je l'ai bien entendu et je trouve ça très légitime. J'ai décidé d'inviter des compagnies de théâtre autochtones du Canada dans notre théâtre à Paris. On a aussi parlé d'intégrer un quatrième chapitre à Kanata joué par des interprètes autochtones. Et j'ai senti un très grand intérêt de leur part. »

Ariane Mnouchkine a cru, après la rencontre, « [qu'ils allaient] arriver avec un communiqué commun. Ça n'a pas été fait. Et le lendemain, comme toujours, ce sont les voix les plus radicales qui se sont fait entendre. C'est toujours ceux qui parlent le plus fort et qui font peur au monde qu'on entend », déplore-t-elle.

Selon l'artiste qui a fondé le Théâtre du Soleil en 1964, ceux qui se réjouissent de l'annulation de Kanata sont à la « recherche d'une pureté originelle effrayante ». « Ils font fi de ce qui est universel en art, de ce qui nous unit au lieu de nous diviser. Avec les réseaux sociaux, les murs sont en train de s'élever à une allure stratosphérique ! »

«Pression et intimidation»

Rappelons que la troupe Ex Machina a annoncé l'annulation de la production du spectacle Kanata jeudi dernier. La compagnie de Québec a expliqué sa décision par le fait que « la controverse infiniment complexe et souvent agressive » autour du spectacle « touche maintenant des coproducteurs nord-américains et dont certains nous annoncent aujourd'hui leur retrait ».

Le lendemain, dans un communiqué de presse, la direction du Théâtre du Soleil décrivait la controverse ayant mené à l'annulation de Kanata comme de l'« intimidation inimaginable dans un pays démocratique ».