Monté par Robert Lepage, le spectacle SLĀV sera présenté à compter de demain au TNM dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal. Entretien avec le metteur en scène et sa muse, Betty Bonifassi.

Mario Girard LA PRESSE

Robert Lepage connaissait la voix de Betty Bonifassi. Grâce à Geneviève Borne, qui lui a parlé un jour de cette chanteuse québéco-franco-italo-yougoslave, il a eu littéralement un coup de foudre pour le timbre unique et l'énergie de cette femme.

C'est pourquoi, lorsqu'il a reçu le prix Glenn-Gould et qu'on lui a demandé de fournir une liste d'artistes qu'il aimait, il n'a pas hésité à y mettre le nom de l'interprète de Belleville Rendez-vous.

« La cérémonie avait lieu à Rideau Hall, raconte Robert Lepage. J'ai reçu des hommages de Kenneth Branagh, Peter Gabriel et de plein de gens que j'admire depuis toujours. C'était incroyable. Tout à coup, je vois arriver Betty avec son band. J'ai pensé qu'elle allait faire une chanson de son groupe Beast. Mais non, elle se met à blower un chant d'esclave. Il faut imaginer le public et le décorum... Tout le monde était sur le cul. J'étais sidéré. »

Quelques instants plus tard, lors de la prise de photos officielles, tout en affichant des sourires forcés, les deux artistes ont pris rendez-vous du coin de la bouche. Cette rencontre magique et improbable a donné en quelques secondes une nouvelle dimension aux nombreuses années de recherches menées par Betty Bonifassi.

Après avoir fait l'objet d'un spectacle musical présenté en tournée (Chants d'esclaves, chants d'espoir) et l'enregistrement de deux disques (Lomax et Lomax Deluxe), le travail que mène Betty Bonifassi sur ces chants créés par les esclaves afro-américains deviendra un spectacle dirigé par Robert Lepage et créé demain soir dans le cadre du Festival de jazz de Montréal. Mais à quoi ce spectacle intitulé SLĀV va-t-il ressembler ?

« Betty vient du monde de la musique, elle pense en chanteuse. Moi, je pense en termes d'histoire, de scénographie et d'environnement. Il a fallu trouver comment tout cela pouvait se rencontrer », raconte Robert Lepage.

La clé a finalement été trouvée quand Betty a confié à Robert Lepage qu'elle travaillait avec un choeur d'actrices. À travers les ateliers qui ont été faits depuis janvier 2017 et des répétitions publiques qui ont eu lieu à Ottawa et Québec, Robert Lepage a su trouver une manière de raconter l'histoire de ces chants.

Ces esclaves, qui ont légué ces chants, ont été déracinés de leur pays pour être enracinés dans un autre où ils ont été forcés de travailler. En ce moment, aux États-Unis, le contraire est en train de se produire. On veut déraciner des migrants qui tentent de s'y installer. Verra-t-on un tel parallèle dans ce spectacle qui mariera textes et musique ?

« C'est sûr qu'il y a des échos de cela dans SLĀV, dit Robert Lepage. On ne force pas cela, toutefois. Même si on parle du passé, le spectacle demeure contemporain. Ça parle de résilience, ça parle de l'esclavage sous toutes ses formes. On espère surtout que le spectacle suscitera des débats. »

« Il y a plusieurs dimensions à l'esclavagisme en Amérique du Nord, ajoute Betty Bonifassi. On l'a mis dans notre conscience collective sur le peuple africain déporté ici, mais il y a aussi une autre immigration qui est venue ici et qui a servi d'esclaves à cause de raisons qui sont plus occultées. »

Même si Betty Bonifassi mène des recherches sur ces chants (call songs, work songs, gandy dancers railroad songs, field songs, prison songs) depuis 1998, la création de ce spectacle a permis aux créateurs de découvrir de nombreux aspects méconnus de cette partie sombre de l'histoire.

« Il est vrai que le Canada est assez exemplaire de ce côté, mais il y a eu des esclaves chez nous, dit Robert Lepage. S'ils ont pu s'affranchir plus facilement que les autres, c'est qu'il n'y avait aucune loi qui protégeait cette réalité. Il y a eu notamment l'histoire de cette esclave de Montréal qui se sauvait continuellement de son maître. La cause s'est retrouvée en cour, et elle a gagné. »

Pour plusieurs spécialistes, ces chants constituent la courroie de transmission menant vers le blues. Betty Bonifassi est assez d'accord avec ça.

« On forçait ces gens à s'exprimer en anglais. Ils l'ont fait avec leurs couleurs originelles. Ils ont été obligés d'atténuer leurs couleurs, mais c'est cela qui a donné le blues. »

Robert Lepage est fasciné de voir comment ces chants sont ensuite devenus des caméléons. « Ces chants ont ensuite emprunté toutes sortes de cultures locales. Par exemple, les Noirs qui travaillaient à construire les chemins de fer pouvaient se retrouver coude à coude avec des Irlandais. Tout à coup, il y a un échange de sonorités, l'un prend le poème de l'autre et en fait quelque chose d'autre. Quand on parle d'appropriation culturelle, ça me fait rire. Ce n'est pas quelque chose qui appartient à un groupe culturel. Oui, il vient de ce groupe, mais il s'est propagé. On s'y reconnaît, nous aussi. »

SLĀV

Du 26 juin au 14 juillet, au TNM