Après l'univers coloré et méditerranéen de Marcel Pagnol, le Théâtre du Rideau Vert fait un virage à 180 degrés avec le monde gris, urbain et profondément misérable d'Avec Norm de Serge Boucher. Rencontre avec le metteur en scène.

Luc Boulanger LA PRESSE

Le 24 janvier, Robert Bellefeuille a reçu un coup de fil qui a changé le cours de son hiver. Pour des raisons de santé, René Richard Cyr ne pouvait plus assurer la mise en scène de la reprise d'Avec Norm, le texte de Serge Boucher qu'il avait créé en 2004, à l'époque où Cyr dirigeait le Théâtre d'Aujourd'hui.

Le lendemain, Bellefeuille assistait à sa première réunion avec l'équipe de production, avant d'entamer les répétitions de la pièce qui prend l'affiche au Rideau Vert, dès mardi.

«J'ai reçu ça à la fois comme un beau privilège et un grand vertige. C'est un luxe de pouvoir accéder aussi rapidement à l'univers de Serge [Boucher] et de René Richard [Cyr]. En même temps, je dois redessiner le travail déjà fait, le modifier, trouver un nouvel équilibre et refaire la mise en place en fonction de la scène du Rideau Vert, qui est deux fois plus étroite que celle du Théâtre d'Aujourd'hui», confie-t-il à La Presse au milieu du décor hyperréaliste de l'appartement de Normand, qui malgré son handicap intellectuel vit la plupart du temps seul.

Si la moitié de l'équipe est la même qu'à la création en 2004 (Benoît McGinnis reprend le rôle de Norm, Sandrine Bisson, celui de sa soeur, Sandy; le décor et les éclairages sont à nouveau signés Réal Benoît et Étienne Boucher), il y a aussi de nouveaux venus, dont Éric Bernier et Muriel Dutil. «Je viens de la création et je traite cette production comme une création. Pas une reprise», note le metteur en scène.

Misère et préjugés

La pièce de Serge Boucher est déjà très scénarisée. Il s'agit d'un huis clos divisé en 22 tableaux, entrecoupés de noir, avec des didascalies précises. Entre chaque scène, on sent le temps avancer, la vie qui circule.

«L'auteur donne toute la place aux personnages, explique Bellefeuille. Il n'y a pas d'artifice ni de métaphore théâtrale. La misère de Norm et de ses proches reste présente tout le temps. Même leurs (courts) moments de joie sont douloureux.»

Outre Normand, sa voisine handicapée et sa soeur fuckée, il y a un personnage extérieur à cet univers, celui de François (interprété par Éric Bernier). Il est un genre de parrain-grand frère qui visite Normand et tente de l'aider, de le sortir de sa misère sociale, matérielle, intellectuelle, sexuelle... Mais il se heurtera à ses préjugés qui sont aussi un peu les nôtres. Sous l'éclairage cru et implacable de Boucher, on réalise que ces gens-là, finalement, n'échangeraient jamais une cartouche de Mark Ten contre l'intégrale de Purcell.

À la création, Serge Boucher disait d'ailleurs avoir écrit une pièce sur l'échec, ne pas vouloir donner bonne conscience aux spectateurs à la fin. Comme si la misère était autant dans le regard du public que dans un demi-sous-sol sale et bordélique de la rue Hochelaga.

«Cette pièce parle de ce qu'il y a de pire comme de meilleur chez l'humain, reconnaît Robert Bellefeuille. L'objectif de ma mise en scène, c'est de toujours être dans la vérité, le microdétail. Car, c'est à travers les détails qu'on arrive à l'âme des personnages pour saisir toute l'ambiguïté de cette pièce. Leur détresse qui est aussi profonde que leur humanité.»

> Au Théâtre du Rideau Vert, du 19 mars au 13 avril.