Le plus inventif des guitaristes québécois se « replogue » au Festival de musique actuelle de Victoriaville

Publié le 18 mai
Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

René Lussier vient d’avoir 65 ans. On ne les lui donnerait pas. Hormis la barbe grisonnante, le guitariste extraordinaire a toujours l’air d’avoir 29 ans, comme au temps du Trésor de la langue, son œuvre la plus connue.

Soixante-cinq ans, c’est souvent l’âge de la retraite. Pas pour lui. Retiré dans ses terres appalachiennes, René Lussier poursuit son insatiable exploration des sons, des rythmes et des tons, en multipliant les projets fous – qui passent souvent inaperçus, mais que voulez-vous, c’est comme ça quand on choisit de consacrer sa vie à la musique expérimentale.

Son plus récent délire sera présenté le 20 mai au Festival de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV), dont il fut d’ailleurs l’un des premiers invités en 1983. Il s’agit d’un spectacle à huit musiciens, baptisé Au Diable vert, comme dans ce lieu reculé où il habite avec sa blonde depuis 2003, près de Saint-Jacques-le-Majeur et loin de tout le reste.

Au Diable vert pour moi, c’est où je vis. Je suis un excentrique. Je vis dans un rang. C’est un cul-de-sac avec une route en terre battue, dans les Appalaches. C’est un territoire vaste, qui est encore inconnu. Dans ma musique, je pense que c’est ça qui ressort.

René Lussier

Cette description vaguement rurale pourrait faire croire que notre homme verse désormais dans le country. Il n’en est rien.

Ses nouvelles compositions creusent toujours le sillon de la musique d’avant-garde, avec grooves syncopés, sons trafiqués, guitares tordues et fuzzées, ruptures de rythme, accordéon non traditionnel, tuba, double batterie et improvisations ponctuelles sur des structures non conventionnelles issues du free jazz ou du rock progressif.

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Sans oublier l’humour, aspect fondamental de l’œuvre du plus original des guitaristes québécois.

Lussier revient avec ses fameux calquages voix-guitare, une « gimmick » (c’est lui qui le dit) qui est un peu devenue sa signature depuis le succès du Trésor de la langue. Il s’amuse avec les sons, les bruits, cligne des yeux, tire la langue et nous balance des titres aussi comiques que Westernopode ou Dindons assassins. Même s’il est désormais admissible à une carte de l’âge d’or, le musicien n’a manifestement rien perdu de son côté ludique et émerveillé, autant de qualités qui lui permettent de se renouveler sans cesse, dans le cadre assez « lousse » de la musique d’avant-garde.

« Je suis joueur. Dans le sens enfantin. Je suis toujours en mouvement », confirme le musicien, l’œil brillant derrière ses petites lunettes d’intello.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

René Lussier, photographié en 2007.

Actif depuis 1974…

Voilà qui explique peut-être que sa musique ne vieillit pas. Ni lui, d’ailleurs.

Et pourtant. Malgré ce côté résolument juvénile, René Lussier est loin d’être né de la dernière pluie.

Pendant nos deux heures de conversation, le guitariste revient par séquences sur sa carrière qui, mine de rien, remonte à 1974.

Il nous parle de son premier groupe, Arpèges (!), avec lequel il gagnait déjà sa vie dans les bars. Puis de l’expérience Conventum, rare groupe québécois d’avant-garde dans les années 70, dont les deux albums ont, soit dit en passant, fort bien vieilli.

Dans les années 80, la musique actuelle connaît un essor au Québec. Le Festival de musique actuelle est fondé, tout comme l’étiquette de disques Ambiances Magnétiques, sous laquelle Lussier va enregistrer jusqu’au début des années 2000, avec ses potes Jean Derome, Robert Marcel Lepage ou Martin Tétrault.

C’est une époque faste pour le guitariste, qui tourne partout dans le monde et collabore avec plusieurs grands noms internationaux de la musique d’avant-garde, dont le batteur Chris Cutler, le violoncelliste Tom Cora, le guitariste fou Eugene Chadbourne et surtout le cultissime Fred Frith, avec qui il jouera épisodiquement pendant 14 ans, au sein du groupe Keep the Dog et du Fred Frith Guitar Quartet. À l’entendre, l’aventure ne s’est pas très bien terminée, même si Lussier admet avoir « appris énormément » auprès du maître anglais de la six cordes expérimentale.

Le tourbillon semble s’être calmé depuis quelques années. Retranché dans ses terres, Lussier a trouvé un autre rythme, loin des circuits habituels. Il produit la plupart de ses albums à son compte, avec une régularité qui force l’admiration.

Chaque jour je joue. Je me lève tôt, je lis mes journaux, je chauffe mon atelier et je m’y mets. Quand j’entre dans la pièce, je punche avec mes castagnettes.

René Lussier

Comme pour beaucoup d’artistes, la pandémie n’a pas facilité son travail de collaborations et réduit ses possibilités de performances en direct. Il ne cache pas son « excitation » de transposer son octette sur scène et espère que cette première mondiale ne sera pas l’affaire d’un seul soir. Le cas échéant, il a déjà d’autres projets dans sa manche, comme un « power trio » de musique libre, qu’il aimerait bien trimballer dans les salles, en souhaitant que « l’embouteillage » post-COVID dans les espaces culturels finisse par se résorber.

À bon entendeur, salut… N’attendez pas qu’il prenne sa retraite pour de vrai.

René Lussier. Au Diable vert. Première mondiale au Colisée des Bois-Francs, vendredi 20 mai à 22 h.