Qu’est-ce qui relie Olivia Rodrigo, Gayle, Willow Smith et la Québécoise Sophia Bel ? Quel lien y a-t-il avec le retour d’Avril Lavigne, celui de Paramore et l’annonce d’un festival où ils seront en tête d’affiche avec My Chemical Romance et Jimmy Eat World ? Eh oui, c’est la renaissance de l’emo pop-punk (et toutes ses déclinaisons) – menée par des artistes féminines, qui plus est ! Décryptage d’un phénomène.

Publié le 4 mars
Marissa Groguhé
Marissa Groguhé La Presse

Pop-punk, post-punk, emo ? Toutes ces réponses.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE FACEBOOK DE L’ARTISTE

Gayle

Les exemples sont innombrables. La chanson abcdefu de l’Américaine Gayle a passé le mois de janvier au sommet des classements. Simple Plan a annoncé son retour avec tournée en compagnie de Sum 41. Machine Gun Kelly, qui a laissé le hip-hop derrière lui pour se tourner vers la pop punk, sera du festival Osheaga à l’été. Avril Lavigne a fait paraître vendredi un nouvel album qui marque un retour à ses racines musicales (pensez Sk8er Boi, circa 2003). La pop s’inspire librement du punk et c’est un gage de popularité ces temps-ci. Mais elle s’inspire aussi de l’emo, un genre qui comme le punk, est difficile à définir, mais qui « surtout porte une forme d’attitude et d’expression de soi bien distincte », nous dit le musicologue Danick Trottier. Je le sens aujourd’hui chez Machine Gun Kelly ou chez Gayle par exemple. » Cette dernière incarne parfaitement cette résurgence. « Avec les Gayle, Billie Eilish, Olivia Rodrigo, il y a cette expressivité qui va être mise de l’avant, cette influence vraiment emo, avec un mélange de punk mainstream », détaille-t-il.

Un peu d’histoire

PHOTO CHRISTOPHER POLK, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Green Day en spectacle aux MTV Video Music Awards en 2009

Dans l’histoire des musiques populaires, on retrouve souvent des réinventions de styles populaires 20 ou 30 ans auparavant, note l’expert. Ce phénomène qu’on appelle Retromania (concept amené par le critique Simon Reynolds) peut servir à expliquer que l’esthétique (musicale et visuelle) de la pop-punk fasse son retour. « La pop a toujours regardé dans le rétroviseur, fusionné les genres et s’est réinventée en étant consciente de ce qui s’est fait avant », estime Danick Trottier. Toutefois, précise le professeur, « le genre pop-punk n’a jamais fait l’unanimité, ajoute-t-il. Pour Simon Reynolds, la période punk a été de 1974 à 1977. Dans les communautés punks plus authentiques, tout ce qui vient après est formé d’éléments où l’on recycle un peu. » Dans les années 90, alors que Green Day et The Offspring investissent la scène musicale, « certains vont crier à la trahison, parce qu’on utilise quelques éléments du punk, mais de façon mainstream ». Le côté « criard et anarchiste » est évacué au profit d’un « punk qui convient à l’industrie ». Finalement, au tout début des années 2000, le mainstream adopte cette approche pop des sonorités punk et rock. Blink-182, Sum 41, Simple Plan, Avril Lavigne, Good Charlotte (et les autres) sont alors au sommet de leur gloire. L’emo s’en mêle et des groupes comme Panic ! At the disco, Fall out Boy ou The All-American Rejects se joignent à la fête.

La forme

PHOTO CHARLES SYKES, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Olivia Rodrigo interprète good 4 u lors de la remise des MTV Video Music Awards le 12 septembre dernier à New York.

Le vidéoclip de la chanson abcdfu, de Gayle, paru en 2021, « aurait pu être fait dans les années 90 », bien qu’il ait quelque chose de très actuel dans sa forme, dit Danick Trottier. « On reprend le matériel pour le transformer, on accumule ce qu’il y a derrière pour avancer. » Sur le plan instrumental, tout est plus contemporain, analyse-t-il. La batterie est moins « garage », moins mise en valeur. La guitare est présente, mais « ce ne sont pas des artistes qui jouent de la guitare pour la plupart », en tout cas pas comme les meneurs des groupes de pop-punk de l’époque, toujours munis de leur instrument. D’ailleurs, la pop-punk de l’époque était portée par des groupes, alors que ce sont surtout des artistes solos qui la remettent de l’avant ces temps-ci. Danick Trottier tient également à préciser qu’il ne faut pas confondre musique mainstream et musique underground. « Ce n’est pas parce qu’un phénomène revient dans le mainstream qu’il n’existe pas », dit-il. Ainsi, le punk, sous toutes ses formes, est bel et bien vivant (même sur la scène québécoise). La différence est qu’il joue maintenant à la radio.

L’exemple Sophia Bel

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

L’auteure-compositrice-interprète Sophia Bel

« Quand j’avais 15 ans, mon groupe préféré, c’était Fall Out Boy », lance l’auteure-compositrice-interprète québécoise Sophia Bel, qui mentionne également Good Charlotte, Panic ! At the disco, My Chemical Romance ou Blink-182 comme des sources d’influences. Au Québec, c’est elle qui incarne le mieux ce retour de la pop-punk. L’esthétique de ce genre musical l’attirait beaucoup plus jeune et elle y retourne maintenant qu’elle produit sa propre musique. Si ce n’est pas tout ce qui compose son répertoire, une pièce comme 2AM, extrait de son premier album à venir (le 15 avril), représente très bien l’influence du genre sur sa création. « Ce qui m’attirait là-dedans, c’était que j’étais timide et insécure, dit la chanteuse. Ça donne un sens à ta souffrance de voir des artistes qui s’expriment dans leur vulnérabilité. Je ne trouvais pas ça autour de moi. Je m’y identifiais. » Son approche est beaucoup plus pop que punk, souligne Sophia Bel. Mais après avoir passé les deux dernières années à travailler sur son affirmation de soi, à chercher cette vulnérabilité en elle, « c’est juste venu naturellement, esthétiquement, d’aller vers la pop-punk puisque c’était ce que j’écoutais quand j’étais jeune, qui avait ce côté vulnérable ». Cet album composé à la guitare a invité Sophia Bel a se tourner vers « des structures plus catchy pop ». « Les mélodies qui s’apprêtent bien au pop-punk me sont venues tout de suite », dit-elle.

Les femmes mènent la scène

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Hayley Williams, du groupe Paramore

Les femmes sont bien représentées dans cette résurgence de la pop-punk. Avril Lavigne et Hayley Williams (du groupe Paramore) étaient les visages féminins de la tendance au début des années 2000. « Pour moi, [avoir recours à des sons pop-punk], c’est quelque chose qui est lié au fait d’assumer dans mes émotions », dit Sophia Bel. Les chanteuses qui explorent la pop-punk n’hésitent pas à affirmer leurs états d’âme, à le faire avec assurance et même un brin de cette irrévérence que permet la pop-punk. « Fuck you and your mom and your sister and your job », lance Gayle sur les premières notes d’abcdefu. D’ailleurs, ces nouvelles artistes décomplexent totalement l’utilisation du terme « fuck » (phénomène qui n’est pas propre à la pop-punk), ce que la pop commerciale permettait bien moins il n’y a pas si longtemps. « C’est une sortie des stéréotypes du rock, avec des bands très mâles, très agressifs, dit Danick Trottier de cette relève féminine. Au Québec, on a aussi les Shirleys qui amènent ça. » Ces dernières années, on constate que le genre est « réinvesti de façon très originale par des musiciennes ». « C’est une affirmation féminine. Et ça montre qu’elles font leur place plus que jamais et c’est très positif. » Pour ces héritières de la pop-punk, tout est dans l’attitude. « Dans la personne d’Olivia Rodrigo, par exemple, il y a des éléments pop-punk et emo et ça lui permet de se positionner différemment à travers toutes les chanteuses qui sont plus dirigées dans la teen pop », affirme Danick Trottier. Les chansons good 4 u et Drivers Licence auraient pu être écrites dans les années 90 (pensons au refrain « explosif » de la première), mais sont beaucoup plus riches et plus « ressenties » que ce qu’on avait dans la pop-punk de l’époque.

Si la pop-punk est en vogue, c’est aussi parce que des groupes qui ont eu un grand succès il y a une vingtaine d’années sont de nouveau d’actualité. Certains n’ont jamais vraiment arrêté de rouler (Paramore est un bon exemple), mais d’autres font des retours qui arrivent à point. En octobre prochain, à Las Vegas, le festival When We Were Young permettra aux nostalgiques de vivre un fantastique retour dans le passé. My Chemical Romance, Paramore, Bring Me The Horizon, Avril Lavigne, Bright Eyes, Jimmy Eat World et plusieurs dizaines d’autres sont de la programmation de l’évènement. Le point en commun de tous les artistes présents ? La pop-punk, bien sûr.