Sèxe Illégal tourne pour de bon le dos à l’industrie de l’humour, mais n’a pas fini de faire rire aussi jaune que le logo d’Amazon.

Publié le 29 janvier
Dominic Tardif
Dominic Tardif La Presse

Devrait-on rire ou pleurer ? Pleurire ? « C’est vrai que le party de la fin du monde, c’est une drôle de prémisse pour un album », lance en hurlant Mathieu Séguin, alias Paul Sèxe, la moitié (très) barbue de Sèxe Illégal.

C’est ici, dans une rue grise d’Ahuntsic, dans son studio de répétition aux allures de chalet rustique – « le seul chalet qu’on a les moyens de se payer » – que le duo a enregistré seul son quatrième album, Spätkapitalismusik. Un mot-valise allemand signifiant « musique du capitalisme tardif », parce que c’est précisément le projet de ce disque-concept que d’opposer au présent dystopique dans lequel nous (sur)vivons une trame sonore au son de laquelle danser, plutôt que de se défenestrer.

Les thèmes sont super déprimants, mais la musique est full disco.

Mathieu Séguin, alias Paul Sèxe

Sur ce qui est sans conteste leur magnum opus, Philippe Cigna, alias Tony Légal, chante ainsi de sa voix de crooner concupiscent les ravages de l’écoanxiété (la très bowiesque Sixième extinction de masse), la pauvreté érigée en système (Salaire minimum, comme si Phil Collins s’était un jour intéressé au sort des gagne-petit), le saccage de la planète (Amazon (Prime), en écho à LCD Soundsystem) ou l’étalement urbain (dans Dix30, « Joe Fresh » rime avec « enfants du Bangladesh »).

0:00
 
0:00
 

Grâce aux temps libres que déployait devant eux la pandémie, les camarades de toujours ont pu imaginer pendant plusieurs mois cette fresque dance-punk gratinée de saxophone, qui provoque les rires en même temps qu’une lancinante mélancolie, tant son constat sur nos quotidiens accablés de citoyens-consommateurs est douloureusement lucide.

Les gens sont anxieux, ils travaillent trop, ne passent pas assez de temps avec leurs enfants. On vient tous de voir les vieux mourir dans les CHSLD. C’est stressant, cette existence-là ! Je ne comprends pas comment tout le monde tient, sans snapper.

Philippe Cigna, alias Tony Légal, de Sèxe Illégal

D’une facture plus chansonnière, le répertoire des précédents albums de la paire, mis en boîte en vitesse, avait été façonné de soirée de rodage en soirée de rodage, des scènes sur lesquelles il est difficile de trimballer autre chose qu’une guitare acoustique.

0:00
 
0:00
 

« On avait envie d’explorer davantage les sons, d’arrêter de se placer nous-mêmes dans des catégories, fait observer Mathieu. Je pense qu’il y a quelque chose de fondamentalement drôle sur l’album, mais on ne cherche pas à faire rire à tout prix. » Sèxe Illégal créait jadis de l’humour sous forme de chansons. Il pond maintenant de purs vers d’oreille, au cœur desquels l’humour est moins la politesse que l’impolitesse du désespoir.

Fini l’humour ?

La parution de Spätkapitalismusik, qui n’est en vente pour l’instant que sur le site web du groupe, signe par ailleurs la fin d’une relation compliquée entre Sèxe Illégal et l’industrie de la rigolade.

« L’humour est un art très apprécié au Québec, qui se déploie autour des grandes scènes, de la télévision et des annonceurs. Après plusieurs années à essayer d’y trouver notre place, on réalise que personne n’y trouvait son compte », écrivait Sèxe Illégal sur sa page Facebook mardi dernier, en précisant que s’il abandonnait le circuit des festivals d’envergure, des cabarets comiques et de la culture de masse, il n’avait pas l’intention de cesser d’inventer de nouvelles occasions de répandre le rire.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Sèxe Illégal, prenant ses aises

Après 15 ans à jouer les trublions, Philippe Cigna et Mathieu Séguin ont fini par se lasser d’être perçus comme des bibittes par les décideurs d’un milieu certes moins homogène qu’à leurs débuts, mais sur lequel règne toujours un conformisme certain.

« La grosse vague de dénonciations n’a pas aidé non plus », confie Mathieu, dont l’alter ego n’hésite jamais à railler les turpitudes de ses (anciens ?) collègues dans ses interventions sur les réseaux sociaux. « On était constamment en réaction face au milieu, et c’était épuisant, poursuit Philippe. Le milieu de l’humour a ses fautes, mais c’est à moi de m’en aller si je n’aime pas ça, être là. Pourquoi je continuerais à travailler pour me rendre à TVA, si je ne veux pas être à TVA de toute façon ? Je ne serai jamais le gars qui va à La vraie nature. » « On est pourtant très en contact avec nos émotions ! », intervient Mathieu.

Saisir les moyens de production

Tony Légal et Paul Sèxe en ont aussi eu assez de se heurter à des publics que leur univers désarçonnait plus qu’autre chose, ce qui pouvait se produire fréquemment dans un lieu comme le Bordel. Une réaction qui ne s’explique pas si difficilement, dans la mesure où tous les humoristes au Québec continuent d’être placés sous un même vaste parapluie, sans distinction pour le genre d’humour qu’ils pratiquent. Mathieu offre cette comparaison : « Imagine que tu vas voir une soirée de musique, où il y aurait une fille toute seule au piano, du chant de gorge, du death metal et du jazz fusion ! »

0:00
 
0:00
 

Philippe fait quant à lui remarquer que s’il existe une relève de l’humour – « des gens qui essaient de se rendre dans le mainstream » –, il n’existe pas d’underground, ou du moins pas au même titre qu’en musique. Un vide que leur a permis de combler leur balado, Tu me niaises, une proposition furieusement dadaïste, ralliant 2000 fervents abonnés Patreon. Le projet leur aura également permis de laisser au vestiaire leurs personnages de rock stars narcissiques et de parler de manière plus limpide de leurs valeurs de gauche.

On a grandi comme artistes en se faisant répéter qu’on pouvait rire de tout, et ce n’est pas exactement faux, mais ça ne venait jamais avec une réflexion sur le pouvoir, ou une réflexion sur ce dont on devrait rire. Au Québec, on rit encore souvent des mêmes choses, comme les femmes et les gens différents.

Phiippe Cigna

Après s’être fait larguer par son équipe, Sèxe Illégal mène donc aujourd’hui sa carrière en totale et parfaite indépendance. « On était déjà communistes, mais là, on a saisi les moyens de production », se réjouit Philippe, qui a visiblement lu un certain Karl. « Plutôt que de se faire chier avec le grand rond de la télé, de la radio et des festivals pour voir si un peu tout le monde peut nous aimer un peu, on a un public plus niché qui aime vraiment ce qu’on fait. Tant mieux pour ceux pour qui ça fonctionne, le jeu du grand public, mais les autres, qu’est-ce qu’on fait, à part paniquer et essayer de se faire engager pour une annonce de lait ? On va peut-être tous mourir d’ici 10 ans, on peut-tu au moins avoir du fun en attendant ? »

Spätkapitalismusik

Dance punk

Spätkapitalismusik

Sèxe Ilégal

Indépendant