« G.A.F.A. Google, Apple, Facebook et Amazon sont les maîtres du monde. Ils nous programment à chaque jour comme des drones. Mais personne ne le croit. On ne s’aperçoit pas qu’en esclaves on se rend devant le 1 %. »

Publié le 11 déc. 2021
Dominic Tardif
Dominic Tardif La Presse

L’année 2021 demeurera pour toujours celle au cours de laquelle Nicola Ciccone a lancé une chanson dans laquelle il prononce les mots « gros lolos » avec une gravité quasi papale que n’avaient jamais connue jusque-là les mots « gros lolos ». Armé d’une intensité digne d’un Léo Ferré rugissant sa solitude, et d’un piano éploré façon November Rain, l’auteur-compositeur dénonce dans G.A.F.A. l’emprise sur nos esprits de ces géants du web, grâce à des paroles quelque part entre la décompensation paranoïaque et le constat somme toute juste de notre technodépendance, bien que sans la finesse d’une chronique de Matthieu Dugal.

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L’année 2021 demeurera pour toujours celle au cours laquelle nous nous sommes collectivement demandé ce qui pouvait bien se passer avec Nicola Ciccone, lui qui, pour mémoire, a quand même déjà remporté deux Félix couronnant l’interprète masculin de l’année (en 2007 et 2009) ainsi qu’une statuette consacrant la chanson de l’année (c’était pour J’t’aime tout court en 2004). « Et on rit et on rit, tout est ridicule ici », roucoule-t-il, mais doit-on rire de G.A.F.A., la ritournelle la plus « quessé ça » des 12 derniers mois ? Est-ce que c’était ça, l’objectif ?

Dans un café de la rue Beaubien, le charmant quadragénaire, veston bleu sur jeans, gratifie l’auteur de ces lignes d’un de ces sourires ravageurs qui ont sans doute déjà provoqué bien des halètements. « Je savais ce que je faisais en écrivant cette chanson-là. Si on l’écoute vraiment, on comprend qu’il y a une ironie, un deuxième degré. Les médias, vous avez le click bait », explique-t-il au sujet de cette ruse consistant à coiffer un article d’un titre sensationnaliste afin de duper le lectorat. « Moi, j’ai le song bait. » G.A.F.A. ne serait donc rien de moins qu’une chanson hameçon, auquel les réseaux sociaux ont vigoureusement mordu.

Quand je l’ai écrite, je me disais : il ne faut pas qu’elle passe inaperçue, celle-là. Tu sais, j’ai des études de maîtrise en psychologie, j’y ai réfléchi avant de choisir le mot de quatre lettres [lolo]. Je ne voulais pas que ce soit un mot vulgaire, mais je voulais que ça fasse réagir. Quand je regarde tous les projets culturels dont vous [les journalistes] avez été bombardés cet automne, je me dis que d’avoir fait parler de moi autant, c’est mission accomplie.

Nicola Ciccone, à propos de son ver d’oreille G.A.F.A.

Nicola Ciccone ne détesterait cependant pas qu’une fois la surprise encaissée, les médias s’intéressent au reste de son 13e (!) album intitulé Gratitude (notamment à Dignité, qui dénonce l’abandon auquel sont livrés les aînés). Il ne détesterait pas non plus qu’on s’intéresse au message de G.A.F.A., auquel il croit dur comme cobalt, et avec lequel il est difficile de ne pas tomber au moins un peu d’accord, tant les effets délétères de Google, Apple, Facebook et Amazon sur la qualité du débat public, sur l’environnement et sur les économies locales ont été documentés.

« Ce n’est pas moi qui invente ça, la polarisation des médias ou la disparition de Sélect, le plus grand distributeur indépendant au Québec [survenue en juillet dernier]. La réception de la chanson prouve sa prémisse : on rit, on rit, comme je le dis dans le refrain, mais on ne s’attarde pas au reste de ce qu’elle dit. »

Enfant des Ramones

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Nicola Ciccone pratique beaucoup l’autodérision.

Quiconque connaît l’œuvre de Nicola Ciccone sait qu’il a de tout temps été rompu à l’art de ne pas trop se prendre au sérieux. Il précise d’ailleurs avoir beaucoup aimé la parodie de l’imitatrice labiale Ariel Charest – « Elle m’a embelli ! » – même si son équipe en a exigé le retrait pour des raisons de droits d’auteur.

Gratitude contient ainsi un morceau (presque) aussi hilarant que G. A.F.A. intitulé Dynamite, dans lequel un coureur de la génération X se fait draguer dans le franglais des Dead Obies par une coureuse de la génération Y. Difficile de ne pas évoquer Trip de bouffe (tiré de son album de 2001, Noctambule), une sorte de version rock détente d’un rythme punk celtique, dans

laquelle Ciccone décrit les quantités pantagruéliques de nourriture qu’il rêve d’ingurgiter afin d’apaiser son ventre rempli « de cannabis et de bière » – vous avez bien lu. « On pourrait dire, avec affection, que c’est [parmi les siennes] la chanson préférée de la clique du Plateau », dit-il en riant.

« Si on part de la prémisse que je fais de la variété [il insiste sur le mot variété], je ne peux pas faire un album avec 12 chansons d’amour », pense celui dont le répertoire comporte bien sûr plusieurs refrains imbibés d’eau de rose, mais aussi de nombreuses chansons sociales (L’immigrant, L’autiste, Chanson pour Marie), ainsi qu’un certain nombre de titres volontairement comiques (Au cégep ou La légende de Joe Wannabe), indissociables de l’admiration que son père lui a léguée pour les caricaturistes.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que Nicola Ciccone a comme groupe préféré les Ramones, qui étaient eux-mêmes dotés d’un irrésistible sens de l’humour, et que Phil Anselmo, leader de la formation de groove métal texane Pantera, compte parmi ses héros musicaux.

Quand je fais un album, j’essaie toujours d’inclure des chansons un peu plus flyées, ou bizarroïdes, qui plaisent à une partie d’une certaine faune montréalaise. Tu sais, du monde que je croise dans les bars et avec qui j’ai toujours ben du fun.

Nicola Ciccone

Le critère des shooters

La ligne entre rire avec quelqu’un et rire de quelqu’un demeure néanmoins mince. Nicola Ciccone est-il parfois blessé d’être devenu comme une sorte de punchline ? Tout dépend du contexte, répond celui qui déclarait en 2017 à La Presse qu’il respecte les critiques musicaux « s’ils sont prêts à boire quelques shooters avec [lui] ». L’attitude débonnaire qu’il affichera tout au long de notre entretien en atteste. L’homme semblait particulièrement heureux de parler de punk, ainsi que de pouvoir éclaircir l’intention derrière G.A.F.A., même si compte tenu de l’heure, un thé vert et un cappuccino ont dû jouer le rôle des shooters.

Dans la foulée de la sortie de Gratitude, le chanteur participait à La soirée est (encore) jeune, rappellera-t-il à plusieurs reprises, comme pour témoigner de son autodérision. « Que quelqu’un s’amuse, ça ne me dérange pas. Je vais même les aider à s’amuser. » Seul bémol : il apprécierait que ses vrais succès bénéficient d’autant de lumière médiatique que G.A.F.A.

Oh toi mon père, créée pour son paternel alors qu’il se dirigeait vers son repos ultime, a accumulé près de deux millions d’écoutes sur YouTube. « Et c’est une chanson dont personne n’a parlé dans les médias ! À Tout le monde en parle, on a demandé à tout le monde ce qu’il pensait de G.A.F.A., sauf à son auteur. »

Et les magnats du web, eux ? Ils tremblent de peur. « Écoute, le 4 octobre, Instagram et Facebook ont planté », lance Nicola, l’œil espiègle. « Quelques semaines plus tard, Mark Zuckerberg a changé le nom de son entreprise. C’est sûr que ce n’est pas de ma faute, mais j’aimerais ça, à la blague, revendiquer un peu de la responsabilité de ça. »