L’incomparable album Lemonade de Beyoncé a fait grand bruit lorsqu’il est sorti, il y a tout juste cinq ans. Par ses thèmes de l’identité noire et du féminisme, par son format aussi, où le visuel avait autant d’importance que la musique, et malgré une certaine controverse, il a marqué la culture populaire. Décryptage.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Un album, un tournant

Lemonade a établi en 2016 un nouveau règne pour Beyoncé. Ce 32e album parmi les meilleurs de tous les temps selon le Rolling Stone et meilleur album de la décennie selon Associated Press est considéré par plusieurs critiques comme le travail le plus accompli de la Texane. « C’est un album magnifique, qui est à la fois difficile, mais beau, convaincant et édifiant », dit Susan-Blanche Chato, professeure de sociologie au collège Champlain, qui discute de l’œuvre dans le cadre de son cours. Lemonade est aussi un album de tous les genres. Beyoncé y élargit comme jamais son éventail musical. Don’t Hurt Yourself, par exemple, avec Jack White, amène le rock. Daddy Lessons le country, un retour à ses racines afro-texanes. La ballade Sandcastles, piano-voix, ajoute un autre élément de relief. Le tout sur un disque aux accents surtout R&B, mais imprégné de rap, de reggae, de trap, de musique électronique.

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La force du visuel

Lemonade est un album qui se consomme et se comprend avec le film de 65 minutes qui accompagne la musique. Divisé en 11 chapitres illustrant les émotions transmises sur le disque, le long métrage mêle esthétique percutante, musique, poésie et une distribution phénoménale (de Zendaya à Serena Williams en passant par les mères de Trayvon Martin, Michael Brown et Eric Garner, trois hommes noirs tués aux États-Unis). « Ce qui le rend fantastique, c’est que par le visuel, tu peux saisir le symbolisme de ses émotions, analyse Susan-Blanche Chato. On y voit beaucoup d’empowerment. Elle est entourée de femmes. On voit aussi l’appréciation franche de son héritage afro-américain. » Béatrice Gaudet, étudiante à la maîtrise en littérature à l’UQAM, ajoute que « Beyoncé ne s’exprime pas seulement par sa voix, mais aussi par sa danse », ce que permet ce film très chorégraphié. L’album visuel a placé la barre plus haut pour les autres artistes, soutient-elle, mentionnant notamment Kanye West et son album Jesus Is King (2019), paru avec un court métrage.

CAPTURE D'ÉCRAN DU VIDÉOCLIP DE FORMATION

Beyoncé étendue sur une voiture de police en pleine noyade, dans le vidéoclip de Formation

La lutte pour le droit des Noirs

À la fin de la pièce Freedom, avec Kendrick Lamar, les mots de la grand-mère de Jay-Z, Hattie White, sont clichés mais porteurs : « I was served lemons but I made lemonade ». Freedom et plusieurs autres pièces de l’album sont des hymnes d’émancipation, de lutte, de fierté. Lemonade a « incité à la conversation », croit Susan-Blanche Chato. « Ça peut sembler exagéré, mais sa contribution et celle d’autres artistes permettent d’expliquer en partie pourquoi les gens ont réagi comme ils l’ont fait en 2020 après ce qui est arrivé à M. Floyd », va-t-elle jusqu’à dire. Beyoncé fait partie d’une « fabrique » établie ces dernières années, où les artistes populaires contribuent à amener plus de sensibilité aux expériences des personnes de couleur, en particulier des personnes noires, dit la professeure. « C’est un album qui a éveillé beaucoup de personnes aux questions de racisme systémique, avant que ce soit populaire d’en parler, ajoute Béatrice Gaudet. Beaucoup de personnes n’avaient jamais entendu Malcolm X [que l’on entend sur l’album] parler de quoi que ce soit avant. […] Lemonade a poussé les gens à se questionner. »

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Scène du vidéoclip de Hold Up

Le féminisme noir

Billboard a qualifié le film Lemonade de « travail révolutionnaire pour le féminisme noir ». Beyoncé braque l’attention sur les femmes noires. Son féminisme passe « par l’affirmation de la question raciale », soutient Béatrice Gaudet. Les mots de Malcom X résonnent dans la chanson Don’t Hurt Yourself : « La personne la plus négligée aux États-Unis est la femme noire. » Dans 6 Inch, en duo avec The Weeknd, elle fait l’apologie d’une femme qui travaille fort jour après jour pour obtenir ce qu’elle veut, du haut de ses talons de six pouces. Beyoncé lance un cri de ralliement aux femmes noires sur Formation. Bref, « tu ne peux pas y échapper, c’est partout », lance Susan-Blanche Chato. Aussi, Beyoncé chante sur Lemonade l’infidélité de son mari (Sorry, Pray You Catch Me, Hold Up ou Don’t Hurt Yourself), un des fils rouges du disque. Vulnérable, elle propose alors une réflexion personnelle sur le « black love », souvent considéré comme « négatif », soulève Susan-Blanche Chato. À la suite de l’album paraît le Lemonade Syllabus, créé par l’essayiste Candice Benbow, ouvrage réunissant des suggestions de livres, films, chansons et poèmes se rapportant aux thèmes abordés par Beyoncé, afin d’approfondir la réflexion lancée par son œuvre.

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PHOTO LUCY NICHOLSON, ARCHIVES REUTERS

Beyoncé à la cérémonie des prix Grammy 2017

Le scandale des prix Grammy

Cérémonie des prix Grammy 2017. Adele a reçu le prix de l’album de l’année pour 25. Mais dans ses remerciements, la Britannique dit qu’elle ne peut accepter la récompense. « Je suis reconnaissante, mais l’artiste de ma vie est Beyoncé et cet album, Lemonade, est monumental, tellement bien pensé, tellement beau et tellement porteur », a-t-elle lancé sous les applaudissements. À une Beyoncé en pleurs, elle a ajouté : « Nous avons pu voir une partie de toi que nous ne voyons pas toujours et nous t’en sommes reconnaissants. Nous, artistes présents ici, t’adorons tous. Tu es notre lumière. » Elle a aussi souligné à quel point cet album avait eu un impact auprès de ses amis noirs – impact que les fans afro-américains de Beyoncé ont largement confirmé. Moment d’anthologie de la grande cérémonie de la musique, cette défaite de Beyoncé a fait fulminer les amateurs de musique, qui parlent encore d’un des plus grands ratés des prix Grammy.

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Scène du long métrage qui accompagne l'album Lemonade

« Révolutionnaire » avec un bémol

Pour Nanatali Indongo, musicienne et animatrice de l’émission culturelle The Bridge à la CBC, les thèmes qu’aborde Beyoncé avec Lemonade, comme son imagerie, n’ont pas grand-chose de nouveau. « Dans le R&B, le neo soul, le rap, ça fait longtemps que des artistes parlent des mêmes sujets. Est-ce que Beyoncé n’a pas juste été lente à arriver là ? », se demande-t-elle. « C’est difficile pour moi de digérer tout ça comme quelque chose de très authentique et pas quelque chose qui fait partie de la machine du capitalisme et du marketing. » Auparavant plus « passe-partout », selon Béatrice Gaudet, Beyoncé n’avait jamais autant revendiqué son identité qu’avec cet album. L’émission Saturday Night Live avait même réagi à sa parution avec un sketch intitulé « The day Beyoncé turned Black » (Le jour où Beyoncé est devenue noire). Si plusieurs personnes lui ont reproché d’avoir « esthétisé la résistance et [d'en avoir] fait un outil lucratif », dit Béatrice Gaudet, il reste que Beyoncé a marqué l’époque. « On n’a pas fini de parler de Lemonade, ajoute-t-elle. Elle n’a rien dit de nouveau avec cet album, mais elle a amené ça à un niveau plus populaire. »

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