« Sur ce disque, il y a zéro guitare », a prévenu Louis-Jean Cormier, mardi, lors d’une séance d’écoute de son album Quand la nuit tombe, à paraître le 20 mars. En dix chansons, il prouve qu’il n’a pas besoin d’une six-cordes au son saturé pour brasser la cage. Et reconfirmer sa valeur.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Il se sera écoulé cinq ans depuis Les grandes artères lorsque paraîtra Quand la nuit tombe. « Je n’aurais jamais cru que je pourrais attendre si longtemps », avoue Louis-Jean Cormier. Il a toujours pensé que les artistes qui laissaient passer autant d’années entre deux disques « se prenaient la tête ou qu’ils niaisaient ». Il vient plutôt de comprendre qu’ils prennent peut-être juste un peu le temps de vivre.

Pas qu’il ait chômé. Il a fait de la télé, de la musique de film, celle d’un spectacle autour d’Harmonium, renoué avec Karkwa et Patrick Watson et voyagé. Surtout, il a pris du recul après une longue tournée. Et rangé ses guitares dans leurs étuis avec l’idée de ne pas y retoucher avant un bout.

« Je voulais retrouver mon instrument premier qui est le piano, explique-t-il. J’ai travaillé beaucoup le piano dans ma jeunesse, alors j’ai eu le temps de le désapprendre pendant presque 20 ans. » Il s’y est remis avec le sentiment de pouvoir l’aborder avec son cœur et ses tripes. 

J’avais la ferme intention de me réinventer et de me renouveler.

Louis-Jean Cormier

Des synthés presque partout

Louis-Jean Cormier piano-voix ? Pas si vite. Croire qu’après avoir rocké avec Karkwa et s’être enraciné dans le folk en solo il allait soudainement se prendre pour Pierre Lapointe serait mal le connaître. La charpente de Quand la nuit tombe, c’est le piano, mais ce disque est surtout un trip de son et de cœur, qui marque le retour dans son univers d’un précieux collaborateur : François Lafontaine, claviériste de Karkwa.

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Sur son nouvel album, Louis-Jean Cormier voulait retrouver son instrument premier, le piano.

Son vieil ami fait le « vilain » (le mot est de Louis-Jean Cormier) aux synthétiseurs. Il y en a d’ailleurs presque partout sur Quand la nuit tombe. Les synthés érigent des murs de sons touffus, soutenus par des percussions variées (Marc-André Larocque et Alex McMahon) et un travail d’échantillonnage soigneux (de Debussy à La Manikoutai de Gilles Vigneault, en passant par de la musique tribale éthiopienne).

Là où il aurait sans doute rempli l’espace avec six cordes, Louis-Jean Cormier laisse la place à François Lafontaine, qui s’éclate jusqu’à faire vibrer ses claviers comme s’il faisait des solos de guitare. 

Il s’emporte ainsi fabuleusement sur Tout tombe à sa place. Ou dans Je me moi et Ravin, qu’il propulse dans la stratosphère avec des tourbillons de sons synthétiques vifs et vivants. Que le disque flirte avec le rock, le jazz ou même la chanson, Quand la nuit tombe pétarade de partout, sans toutefois perdre de vue les mélodies et le sens de l’accroche pop.

Douceurs et douleurs

Sur ces musiques souvent aventureuses, le chanteur pose ses douceurs et ses douleurs actuelles. Il est question de deuil sur ce disque mouvementé. Ceux qu’on fait dans la vie et celui de l’amour, notamment. Celui de son père aussi, mort il y a quelques semaines seulement, sur la très belle Croire en rien, où il pousse sa voix d’une touchante manière, jusqu’à la laisser craquer de vérité. « Je venais de regarder un documentaire sur Lennon », raconte-t-il en riant.

Louis-Jean Cormier pose aussi un regard nouveau sur la société, des « prises de conscience » au sujet du racisme (Les poings ouverts) et de la violence en ligne (Je me moi), qui lui viennent entre autres des courriels haineux que reçoit sa compagne, l’animatrice Rebecca Makonnen. 

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Louis-Jean Cormier dans son studio

Passant ainsi de l’intime au social, Louis-Jean Cormier suit la voie qu’il avait commencé à tracer avec Le treizième étage, son premier album solo.

Il offre de beaux moments avec une chanson intitulée J’ai monté, où il évoque à la fois l’épuisement émotif et l’ancrage amoureux, Toi aussi (où il parle à son fils) et La photo, chanson de recueillement, inspirée par la photo ancienne d’un couple d’amoureux : « Chaque fois que j’vis la fin du monde/Pendant que mes doigts effleurent vos visages pâlis par le temps/J’ai l’impression que vous voulez me montrer le chemin ».

Qu’il s’installe au cœur de musiques dépouillées ou d’environnements sonores plus énervés, inspirés aussi des montages et juxtapositions qui sont la marque du rap et de certaines musiques électroniques, sur une basse posée ou funky, Louis-Jean Cormier est tout là, différent et immensément reconnaissable. Dans les mélodies, dans les intentions, dans son chant et dans sa voie.