Au-delà du personnage médiatique et politique souvent controversé, Carla Bruni fait partie du paysage musical français depuis 18 ans maintenant. Elle lance vendredi son cinquième album en carrière, et nous en avons discuté avec elle au début du mois de septembre, lors d’un entretien téléphonique léger et plein d’entrain.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

La Presse : En écoutant ce nouvel album, on a l’impression de retrouver la Carla Bruni qu’on a découverte il y a 18 ans sur Quelqu’un m’a dit.

Carla Bruni : C’est qu’il est très semblable. Les chansons ont été faites dans une forme de mouvement, dans une pulsion d’écriture. En cela il ressemble au premier album.

LP : Sept ans après votre précédent album, Little French Songs, et après la tournée French Touch, il y avait un désir de recommencer à écrire des chansons ?

CB : Même pendant French Touch, j’avais commencé. Le truc, c’est qu’en tournée, j’ai quand même du mal à écrire, c’est plus des idées que des chansons entières. J’ai du mal à créer en même temps que je chante, ça me prend toute mon énergie. La tournée s’est terminée en septembre 2019 à Séoul, et quand je suis rentrée, j’ai commencé sérieusement à écrire. Aux vacances de Noël, c’était déjà très avancé, et j’étais déjà en recherche de compositeurs.

LP : Le petit quelque chose dont vous parlez dans votre chanson… c’est ce désir d’écrire ?

CB : Le désir tout court ! Le désir de tout [sa voix sourit]. Le désir, c’est une très, très importante source d’énergie, pour nous, les êtres humains.

LP : Cette voix à vous, l’écriture, la composition, ce n’est jamais très loin ?

CB : Non. Ça remonte quand je m’y mets, en fait. Je prends beaucoup de notes, je passe mon temps à écrire des petits morceaux de musique, de texte, mais à la fin, il y a un moment où je rassemble tout ce que j’ai pris pendant un ou deux ans, et j’essaie de le transformer en album.

LP : Chaque chanson est très travaillée, comme un petit poème… Que cherchez-vous dans l’écriture ?

CB : La seule chose que je cherche… ce n’est pas l’idée. Parce que les idées, elles ont toutes été écrites déjà avant ! Tout a été fait, et par des gens géniaux. Ce que je veux dire, ce n’est pas l’idée que je cherche, mais vraiment l’émotion et le souffle. Une respiration dans une phrase.

LP : Vous êtes allée chercher ce souffle chez Albin de la Simone, qui a réalisé l’album ?

CB : Oui. Je lui ai envoyé les maquettes et il a apporté tout d’un coup sa couleur à mes chansons, sa personnalité, sa délicatesse et son grand grand talent. Il est incroyablement… c’est un mélange d’extrême culture et d’extrême sensibilité. Ça donne quelqu’un de très disponible, une oreille incroyable, des idées sans cesse incroyables. J’adore le travail qu’il a fait. C’est des chansons qui sont restées exactement comme je les avais faites, et complètement aménagées par Albin. On a travaillé aussi en live, on a enregistré tous ensemble avec les musiciens, mais chacun dans son casier. Il y avait un mouvement, quoi, c’était très libre.

LP : C’est un parti-pris de simplicité ?

CB : Oui. Après le confinement, on avait très peu de temps, très peu d’argent, on a travaillé avec les conditions d’aujourd’hui, qui ne sont pas les conditions d’avant, et c’est normal. Déjà, on a eu la chance de pouvoir travailler, alors on s’est précipités en studio le 9 juin, tous masqués, et on a bossé comme des fous.

LP : Le confinement a aidé à aller plus vite ou vous a ralentie ?

CB : Je crois que ça a aidé à aller plus vite. Habituellement, quand on réalise un album, on prend le temps pour les photos, la pochette ; là, on a tout fait à une vitesse incroyable. Je n’ai jamais fait un truc aussi rapidement. [Elle s’interrompt pour parler à sa fille, qui est entrée dans le bureau où elle s’était isolée pour l’entrevue.] Pardon, c’est la rentrée demain, il y a beaucoup d’excitation ici.

LP : C’est vrai, vous avez la chance d’avoir une enfant dans votre vie…

CB : Oui, figurez-vous que j’ai 53 ans et que j’ai une fille de 8 ans ! Hahaha ! Je l’ai eue à 44 ans… J’ai perdu des dents, hein, ceci dit, pendant la grossesse, je ne m’en suis toujours pas remise ! Oui, je suis chanceuse, j’ai un garçon de 19 ans qui a quitté la maison, alors tous les jours, je me régale d’avoir encore ma petite fille.

LP : Il y a dans votre œuvre de la légèreté et de la fraîcheur, mais aussi une mélancolie, par exemple dans la chanson La chambre vide, qui s’adresse justement à votre fils. Le temps qui passe, vous le sentez ?

CB : Je le sens très fort. Moi, j’ai autant peur de vieillir que j’ai peur de mourir. La cinquantaine, c’est une autre étape, quoi, c’est un âge assez remarquable pour les humains. J’ai un tempérament un peu mélancolique aussi, mais pas mélancolique triste, plutôt mélancolique romantique. J’aime les trucs romanesques, qui font rêver. Il y a ça dans mes chansons, comme dans les poèmes du XIXsiècle vraiment romantiques, Rimbaud, Baudelaire. J’aime bien le romantisme classique et le mettre dans mes chansons.

LP : Les séparés, c’est vraiment une chanson triste…

CB : Je l’ai écrite alors que j’étais en voyage. J’étais séparée de mon mari, mais on savait qu’on allait se retrouver. Je commence souvent à écrire à partir de moi, mais en réalité, j’élargis rapidement. J’ai imaginé qu’on était tous séparés… de toute façon, nous serons tous séparés par la mort. Il s’agit de s’habituer à ça : avec les enfants, même quand ils sont tout petits, on s’en sépare, quoi. La séparation, c’est quelque chose de constant dans la vie.

LP : Vous avez écrit une chanson en anglais, vous faites un slam en italien… Vous avez toujours envie d’essayer des choses ?

CB : Je me suis beaucoup amusée avec le slam. En général, je fais des choses très classiques… mais j’ai un tempérament assez audacieux. On ne choisit pas ce qu’on écrit. On écrit les chansons qui sont en nous.

LP : Il y a beaucoup de douceur et de joie dans cet album. La pandémie est loin d’être terminée, espérez-vous qu’il fera du bien aux gens qui vont l’écouter ?

CB : Oui, vraiment. Ce que je voudrais apporter avec ma musique, c’est l’effet que la musique des autres me fait à moi. Une paix, une consolation, une jubilation, ça me donne des sentiments forts, très facilement. Si ma musique peut apporter tranquillité et refuge, un truc tranquille qui donne envie de partir en voyage dans la nuit, comme un livre, je suis contente.

LP : Quand vous regardez le chemin parcouru depuis le début des années 2000, auriez-vous pensé que vous seriez un jour rendue à votre cinquième album de chansons originales ?

CB : Non. Je rêvais d’écrire et de chanter depuis longtemps, mais je n’aurais jamais pensé pouvoir en faire mon métier. Que des gens écoutent ma musique, c’est fantastique et inespéré. Parce que je n’ai pas beaucoup de talent. Mais j’ai eu beaucoup de chance.

IMAGE FOURNIE PAR UNIVERSAL

Carla Bruni, de Carla Bruni

Chanson. Carla Bruni, de Carla Bruni. Universal.