Ils étaient plusieurs dizaines lundi, entassés devant le Capitole, l’édifice du gouvernement de la Californie à Sacramento, des drapeaux américains et des pancartes à la main, manifestant contre les mesures de confinement imposées par l’État. Ils ne respectaient pas les règles de distanciation physique, ne portaient pas de masques et scandaient « Liberté ! » au son d’une chanson de Bruce Springsteen, Born in the U.S.A.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

S’ils avaient pris la peine de bien écouter toutes les paroles, et pas seulement celles du refrain, ils auraient peut-être choisi une autre trame sonore pour la manifestation…

On ne s’étonne plus de la méprise entourant Born in the U.S.A. Surtout de la part d’esprits obtus, imperméables à la poésie comme à la science. On connaît mal la chanson la plus connue de Bruce Springsteen. Probablement la pièce la plus malmenée, la plus détournée de son sens, la moins bien comprise de l’histoire du rock.

« I’m ten years burning down the road/Nowhere to run, ain’t got nowhere to go », chante Springsteen, en donnant une voix aux vétérans de la guerre du Viêtnam. Il raconte l’histoire d’un jeune homme issu de l’Amérique ouvrière, qui s’est enrôlé dans l’armée pour éviter la prison, a perdu un frère au champ de bataille et est revenu au pays amer, aigri et désillusionné.

PHOTO RICH PEDRONCELLI, ASSOCIATED PRESS

« Ils étaient plusieurs dizaines lundi, entassés devant le Capitole, l’édifice du gouvernement de la Californie à Sacramento, des drapeaux américains et des pancartes à la main, manifestant contre les mesures de confinement imposées par l’État », écrit notre chroniqueur.

C’est l’histoire du rêve américain qui a viré au cauchemar. Le récit des espoirs déchus, de l’avenir condamné, des plaies à cicatriser des soldats abandonnés par leur mère patrie. C’est une critique acerbe des États-Unis, ébranlés par une première défaite militaire. Je suis né aux États-Unis, je me suis battu pour mon pays et je mérite mieux que le sort qui m’est réservé depuis…

En 1984, dans un immense malentendu (volontaire ou involontaire), le très conservateur Ronald Reagan a fait de Born in the U.S.A. l’hymne officieux de sa campagne de réélection présidentielle. « L’avenir de l’Amérique repose sur un millier de rêves dans vos cœurs, a-t-il dit lors d’un rassemblement. Il s’appuie sur le message d’espoir des chansons d’un jeune homme que tant d’Américains admirent, l’enfant du New Jersey Bruce Springsteen. »

Reagan a en quelque sorte transformé, en se l’appropriant au grand dam de Springsteen, une protest song antimilitaire en cri de ralliement d’une jeunesse républicaine drapée dans le Stars and Stripes et les valeurs conservatrices de l’époque. À cause surtout d’un refrain irrésistiblement cathartique, qui semble avoir fait oublier à une majorité d’Américains le sens premier des paroles des couplets.

PHOTO BRAD BARKET, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Bruce Springsteen 

Comble de l’ironie, Born in the U.S.A. est devenu le plus grand succès commercial de la carrière de Bruce Springsteen. Il a souvent déclaré qu’il se consolait de l’interprétation qu’on a donnée à sa chanson en encaissant ses chèques de droits d’auteur…

Travestie par les républicains, souvent récupérée par les démocrates – The Rising jouait, à Chicago, le soir où Barack Obama a été élu la première fois –, l’œuvre de Springsteen a toujours été liée à la vie politique américaine. Artiste engagé, il s’est toutefois retenu de faire de la politique partisane, sauf en de rares occasions. En 2003, dans le contexte de la guerre en Irak, il a déclaré que Born in the U.S.A. était une « prière pour la paix » et a condamné publiquement le président George W. Bush.

Born in the U.S.A. a beau être devenue à son corps défendant un hymne patriotique conservateur, Bruce Springsteen est resté un « working-class hero » (surnommé The Boss) aux idées progressistes, qui a toujours eu à cœur le sort des moins bien nantis.

Ce soir même, mercredi à 19 h, le Boss doit participer à l’événement #Jersey4Jersey, afin d’amasser des fonds pour combattre la COVID-19, en compagnie de Jon Bon Jovi, Halsey, Jon Stewart, Tony Bennett, Chris Rock et d’autres célèbres résidants du New Jersey. Ce concert de confinés sera diffusé notamment sur AppleTV et SiriusXM (gratuitement).

À 70 ans, Springsteen reste — à l’instar des Rolling Stones — un artiste qui prend sa pleine mesure sur scène. Je suis bien heureux d’avoir eu l’occasion de le voir en spectacle, il y a plusieurs années au Centre Bell, à l’invitation de mon ami et ancien patron Alain de Repentigny, admirateur du Boss devant l’Éternel.

Je ne sais pas quand on pourra le revoir en concert, mais son spectacle intimiste Springsteen on Broadway, mi-performance musicale, mi-conférence pleine d’autodérision, est offert sur Netflix. Le poète d’Asbury Park y raconte ses origines modestes, dans le sud du New Jersey, où il vit toujours.

Les manifestants anticonfinement de la Californie n’ont pas dû voir ce spectacle non plus. Ils y auraient découvert Springsteen l’humaniste, prônant le bien commun, aux antipodes des valeurs individualistes et nationalistes qu’ils croient à tort être véhiculées par Born in the U.S.A.

En réaction à la manifestation de lundi à Sacramento, afin de combattre la désinformation liée à la COVID-19, Facebook a supprimé mardi de sa plateforme les appels à manifester contre le confinement et à violer les règles de distanciation physique en Californie, au Nebraska et au New Jersey.

Ça aussi, c’est ironique. On croirait presque à un hommage à Bruce Springsteen, l’enfant chéri du New Jersey, qui possède une résidence en Californie, et dont l’un des albums phares, paru deux ans avant Born in the U.S.A., s’intitule Nebraska… De quoi nourrir quelques théories du complot !