Sur papier, demander à Spotify, géant de l’écoute de musique en continu, de tripler les redevances versées aux créateurs peut sembler une bonne idée pour leur donner un coup de pouce en ces temps de crise, comme l’avance une pétition lancée par le musicien américain Evan Green sur ActionNetwork.org. Pourtant, des artistes québécois joints par La Presse ne pensent pas que c’est une solution très réaliste.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

« Toutes les initiatives pour aider son prochain, qu’elles viennent des gouvernements, des entreprises ou des individus, sont bonnes », commence la musicienne Alexandra Stréliski. Elle trouverait « juste » que les plateformes d’écoute en continu aident davantage les créateurs si elles profitent de la crise. « Si elles peuvent se permettre de verser plus de redevances, surtout si leurs chiffres augmentent, elles doivent pallier », pense la pianiste. Elle fait cette affirmation en sachant toutefois que les Spotify de ce monde « ne font pas des profits faramineux ».

« Le problème avec cette demande [de tripler les redevances], c’est que les plateformes de streaming ont une marge de manœuvre extrêmement mince, souligne d’ailleurs Diane Tell, artiste très impliquée dans la gestion de ses affaires. Elles reversent déjà 70 % de leur chiffre d’affaires en redevances. On n’est pas devant une entreprise normale qui en reverserait seulement 15 % et pourrait monter à 25 %. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

David Bussières et Justine Laberge forment le duo Alfa Rococo.

David Bussières, du groupe Alfa Rococo, membre du comité de direction du Regroupement des artistes en musique (RAM), trouve l’objectif de la pétition « louable », mais n’y croit ni pour passer à travers la crise actuelle ni comme une solution à long terme pour les créateurs de musique. « Peut-être qu’au lieu de tripler les revenus, Spotify pourrait ne pas prendre sa quote-part pour une période déterminée, songe-t-il à court terme. Ça, ce serait un super geste. »

Renoncer à ses revenus, c’est justement ce qu’a fait Bandcamp, vendredi. Pendant 24 heures, la plateforme ne devait effectuer aucune des ponctions financières habituelles sur la musique et les autres produits vendus par son entremise. Un geste que Diane Tell et David Bussières ont tous deux trouvé intéressant dans le contexte actuel.

Un mauvais calcul ?

Le problème avec la demande faite à Spotify, selon Diane Tell, c’est qu’elle repose sur une mauvaise compréhension de son fonctionnement. Les redevances versées ne se rendraient pas directement aux artistes (ces fonds rétribuent au passage des intermédiaires, comme les étiquettes de disques).

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Diane Tell

Aussi, le système de calcul actuel a tendance à favoriser les plus populaires : une augmentation des redevances serait donc une bonne affaire pour Drake, les trois majors qui dominent l’industrie mondiale (Sony, Warner, Universal), mais pas forcément pour les artistes d’ici ou l’instigateur de la pétition lui-même…

La crise actuelle rappelle que le problème est structurel. David Bussières croit que la solution à la baisse de revenus des créateurs de musique doit être globale. « Il faudrait que tous les maillons de la chaîne participent à rémunérer les créateurs », dit-il, désignant notamment les fabricants d’appareils avec lesquels on écoute de la musique et les fournisseurs d’accès internet (FAI) qui permettent d’accéder aux contenus.

Écoute en baisse

Il faut d’abord que les gens continuent d’écouter de la musique. Or, ils sont peut-être plutôt devant leur téléviseur… « J’ai constaté il y a quelques jours que mes écoutes ont chuté », dit Diane Tell. Son constat reflète une tendance, selon le site Music Business Worldwide, qui constatait vendredi que le nombre de stream a diminué en Italie depuis l’imposition de mesures de confinement et que l’espoir qu’elles se traduisent par une augmentation de l’écoute en continu ne se concrétise pas.

« Ce que j’aurais envie de dire au public c’est : pendant cette crise, écoutons de la musique et écoutons de la musique québécoise, lance Diane Tell. Si vous êtes 1 million à écouter de la musique québécoise pendant une journée, ça va nous aider bien plus que de demander à Spotify de donner plus d’argent aux maisons de disques. »