Kanye West a fondé son propre service religieux, rassemblant des centaines de fidèles chaque semaine. Une révérende californienne a lancé une messe vouant un culte à Beyoncé. Justin Bieber, comme Tom Cruise pour la scientologie, est le porte-étendard de l’Église Hillsong. Quand culture pop rime avec religion, l’engouement est décuplé et la critique ne se fait pas attendre.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Un chœur gospel chante Through the Fire, une adaptation de Through the Wire de Kanye West. Autour, des centaines de fidèles dansent, les yeux fermés, les bras en l’air. Durant cette messe, en plus de chansons gospel traditionnelles et des titres de son album Jesus Is King, on entonnera Sicko Mode de Travis Scott, My All de Mariah Carey, Fast Car (devenue Great God) de Tracy Chapman. Des mots sont changés dans les textes pour en faire de vrais hymnes gospel.

Kanye West est présent, non loin du chœur, comme tous les dimanches. Parfois, d’autres vedettes assistent à la messe (Kim Kardashian – sa femme –, mais aussi Brad Pitt, Travis Scott, Chance the Rapper, Justin Bieber, Katy Perry, Orlando Bloom et Courtney Love).

Cette scène du Sunday Service (messe du dimanche), diffusée sur YouTube, se reproduit chaque semaine, depuis le début de l’année, dans un lieu différent chaque fois. Certaines vidéos de ces rassemblements (parfois des diffusions en direct) dépassent le million de visionnements en ligne. La plupart des cérémonies sont réservées à des invités triés sur le volet. Quelques-unes ont été ouvertes au grand public.

« La musique et la religion vont ensemble depuis toujours », observe Barbara Thériault, professeure au département de sociologie de l’Université de Montréal. Mais la messe chrétienne prend une tout autre forme lors de ces événements religieux où la parole de Dieu et la musique pop se rencontrent.

PHOTO MICHAEL WYKE, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Kanye West répond aux questions du pasteur Joel Osteen pendant le service à l’église Lakewood de Houston, le 17 novembre dernier.

Le cas « particulier » de Kanye West

Kanye West n’est pas la seule personnalité dont le nom peut être étroitement associé à la religion. Une messe vouant un culte à Beyoncé se tient ponctuellement dans quelques villes des États-Unis. L’Église charismatique Hillsong rayonne depuis quelques années, en partie grâce à ses célèbres membres, dont Justin Bieber. 

Que des chansons populaires soient reprises pour prêcher n’est pas une nouveauté. Mais l’union entre l’Église et la vedette, qui elle-même devient le centre de l’attention, peut être étonnant.

Dans le cas de Kanye West, « c’est très particulier », soulève Solange Lefebvre, titulaire de la Chaire en gestion de la diversité culturelle et religieuse à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal.

PHOTO AMÉLIE PHILIBERT, FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

Solange Lefebvre, titulaire de la Chaire en gestion de la diversité culturelle et religieuse à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal

On voit la création d’un service religieux en toute autonomie. Ce n’est pas lui qui s’est joint à une Église. […] Ça va avec le culte du couple Kardashian-West, qui est hyper médiatisé.

La professeure Solange Lefebvre

L’éveil de la vedette

Kanye West, dont le plus récent album s’intitule Jesus Is King, raconte avoir vécu un moment de révélation qui l’a poussé à se dévouer à Dieu (bien qu’il fût déjà croyant) en créant le Sunday Service. Celui dont la vie et la musique n’ont pas toujours été des plus chastes a déclaré récemment que son art serait désormais consacré au gospel.

Une transformation qu’on pourrait comparer à celle d’autres artistes. « Au cours de l’histoire, on entend fréquemment parler de conversions de personnes célèbres », note Solange Lefebvre. George Harrison, Shirley MacLaine, Cat Stevens, Madonna, Tom Cruise ont tous vécu un type de conversion (d’une religion à une autre, d’athée à une religion ou dans une autre branche d’une même religion), ajoute-t-elle. « C’est une expérience donnant le sentiment d’avoir découvert la “vérité”. […] Ça peut être assez émotionnel, comme de tomber amoureux. Quand on est artiste, une personne d’expression, et qu’on vit une expérience aussi forte, on va souhaiter la partager. »

Justin Bieber, ces dernières années, s’est repenti de sa période de déchéance en adhérant à l’Église australienne Hillsong. La dénomination chrétienne, toujours très axée sur la musique et le spectacle, dégage la « coolitude ». Elle est dirigée à New York par le pasteur Carl Lentz, surnommé le « pasteur rock star ».

Justin Bieber a découvert ce pasteur qui l’a aidé à sortir de sa vie désordonnée. Souvent, ça met la personne en place, ça la discipline.

Solange Lefebvre

Le Vanity Fair, dans un article de 2017, a comparé Hillsong à l’Église de scientologie, pour sa propension à s’associer à des personnalités publiques. Les vedettes sont souvent une publicité de choix pour ces Églises, souligne Mme Thériault.

Le culte à Beyoncé

« Et si Flaws and All était une chanson sur une relation compliquée avec Dieu ? Et si Survivor expliquait comment les femmes noires se développent alors qu’elles sont sous-estimées ? » C’est avec ces questions que la Beyoncé Mass, la messe Beyoncé, est présentée par les organisateurs sur leur site

PHOTO MATT SAYLES, ARCHIVES INVISION/ASSOCIATED PRESS

Beyoncé lors de sa prestation à la cérémonie des prix Grammy, en février 2017, à Los Angeles

La page reprend la typographie de l’album homonyme de la diva américaine (des lettres majuscules roses). Durant les rassemblements, ce sont les chansons de Beyoncé qui sont chantées, ses mots qui sont repris pour prêcher.

Le mouvement a commencé l’an dernier. La révérende Yolanda Norton donnait un cours intitulé « Beyoncé et la Bible hébraïque » au séminaire de théologie de San Francisco. Ses élèves ont pensé un service religieux inspiré de ses enseignements. On y explore comment la vie, la carrière, la musique et le personnage public qu’est Beyoncé reflètent certains aspects de l’histoire des femmes noires aux États-Unis. 

« Un culte à Beyoncé, ça montre comment les gens l’idolâtrent et comment tout peut devenir une religion, observe Barbara Thériault. Je trouve ça super : les gens vibrent vraiment en l’écoutant. »

PHOTO MANFRED THOMAS, FOURNIE PAR BARBARA THÉRIAULT

Barbara Thériault, professeure au département de sociologie de l’Université de Montréal

C’est une femme de leur milieu qui s’est élevée et qui vaut la peine d’être adorée, qui a quelque chose à dire.

La professeure Barbara Thériault

La première grand-messe, donnée en avril 2018, a rassemblé plus de 1000 personnes un jour de semaine, dans une église qui en accueille quelques dizaines seulement en temps normal.

« Typiquement américain »

La sociologue Barbara Thériault n’est pas surprise de la création du service de Kanye West ou de la messe Beyoncé, surtout pas chez nos voisins au sud de la frontière, où 70 % de la population est de confession chrétienne.

« Ces exemples sont typiquement américains, dit-elle. Au Québec ou en Europe, ce serait bizarre. Il est rare de voir autant de religiosité dans un pays si développé, mais les États-Unis sont un des pays les plus religieux au monde. »

« Chez nous, on a une culture de discrétion sur la religion ; là-bas, la religion est une culture », renchérit Solange Lefebvre. 

Des observateurs plus conservateurs se sont ouvertement montrés peu réceptifs aux services de Kanye West. On lui reproche de marchandiser ses messes – durant l’office donné à Coachella l’été dernier, des chandails (de 165 $ à 225 $), t-shirts (70 $), pantalons (de 135 $ à 195 $) et chaussettes (50 $) étaient en vente. West souhaitait même faire de Sunday Mass une marque déposée (la demande a été refusée).

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE BEYONCÉ MASS

Des membres de l’équipe de Beyoncé Mass avec la révérende Yolanda Norton (au centre, enlaçant une jeune participante)

Théologie féministe

La messe Beyoncé ne fait pas non plus l’unanimité. « Certains pensent certainement que c’est de détourner l’attention des textes religieux, de la Bible, analyse Barbara Thériault. Ils voient un problème dans le fait de mettre Beyoncé sur un pied d’égalité avec la Bible. »

Certains détracteurs de la Beyoncé Mass estiment que les organisateurs « déifient » la chanteuse. Ce que réfute la révérende Yolanda Norton. Solange Lefebvre, elle, se réjouit de cette initiative « intéressante et provocante ».

« Norton est une théologienne féministe. C’est formidable. Elles sont beaucoup, mais elles sont ignorées par les féministes antireligieuses. […] Il y a une intention qui peut être bien. C’est proche de la théorie de gauche de la libération, qui veut transformer l’image de Dieu comme pouvant être une femme. Si une femme comme Beyoncé peut inspirer une théologie plus féministe, c’est une bonne chose. »