Nadia Essadiqi, alias La Bronze, anime la série documentaire Jeunesse arabe, yallah !, qui sera diffusée à TV5 à compter du 12 novembre. Elle y rencontre des jeunes du monde arabe (Maroc, Palestine, Émirats arabes unis, Liban, Jordanie, Koweït) qui tranchent avec les images stéréotypées que l’on présente habituellement d’eux en Occident.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Tu voulais, avec cette série, défaire des stéréotypes, notamment celui selon lequel le monde arabe est monolithique…

Nadia Essadiqi : On parle du monde arabe comme d’une unité, alors que chaque pays est unique. On a rencontré des gens autant des milieux ruraux que des milieux urbains, des familles très pauvres dans des camps de réfugiés syriens en Jordanie et des gens hyper riches à Dubaï. C’est un monde méconnu, voilé d’idées préconçues, très négatives. Les médias diabolisent le monde arabe depuis des années…

M.C. : Surtout depuis le 11-Septembre…

N.E. : Exact. Le racisme est incroyable partout. On dit « arabe » et il y a tout de suite une connotation négative. Même pour moi ! Alors que ce qui prime lorsqu’on est dans le quotidien des gens que j’ai rencontrés, c’est l’harmonie. La jeunesse est multiple. Ce qui habite les jeunes, leur essence, est la même partout. Nous sommes tous des jeunes qui veulent créer un monde meilleur. Il y a une dimension spirituelle dans ma façon d’interagir avec les gens. Les territoires sont des choses inventées. Évidemment, on a tous une culture, issue d’un territoire. Mais le territoire d’origine n’est qu’un attribut parmi tant d’autres. On accorde plus d’importance à la dimension culturelle parce que ça nous rassure. Combien de fois on m’a demandé si mes racines marocaines influençaient ma musique ? Pourquoi on ne me demande pas si mon amour pour la nature ou mon dernier voyage a influencé ma musique ?

M.C. : On préfère accorder de l’importance aux origines…

N.E. : Parce qu’on se voit comme des humains dans des cases. C’est vrai pour tout : l’origine, l’orientation sexuelle… Alors que ce qui prime, c’est que nous partageons un vécu, nous sommes touchés par les choses, nous ressentons de l’amour, de la peur, nous appréhendons la mort. Le reste n’a pas d’incidence sur la valeur des gens, sur ce qui les constitue foncièrement.

M.C. : Si je me fais l’avocat du diable…

N.E. : Oh, oh !

M.C. : Le territoire est parfois chargé. À la fin de l’épisode sur la Palestine, tu regardes l’horizon et c’est magnifique. Mais on te fait remarquer qu’au loin, les lumières que tu vois sont des colonies. On te rappelle que c’est un territoire occupé. Et que l’occupation israélienne persiste, au détriment de décennies de résolutions de l’ONU, et qu’elle gruge du territoire aux Palestiniens. Ça teinte forcément ce que sont les Palestiniens, qui peuvent difficilement s’extraire de leur territoire.

N.E. : C’est sûr ! Ce qui se passe en Palestine est l’une des plus grandes injustices dans le monde actuellement. Les Palestiniens que j’ai rencontrés ne savent pas, quand ils vont visiter un ami, si ça va leur prendre cinq minutes ou trois heures. Ça dépend de l’humeur des soldats israéliens qu’ils vont rencontrer en chemin ! Les vies n’ont pas toutes la même valeur. Des Palestiniens se font voler leurs maisons et leurs terres. Si la même chose se passait dans un pays européen, on en parlerait sans cesse.

M.C. : Les morts du monde arabe, comme les morts d’Afrique, comptent moins en Occident.

N.E. : Exactement. C’est grave. Ce qu’on tente de faire avec cette série, c’est humblement de redonner une dignité à ces gens dans l’œil occidental. Les gens changent de mentalité lorsqu’ils sont touchés émotivement par d’autres êtres humains. Soudainement, leurs idées préconçues prennent un visage.

M.C. : C’est l’idée de la rencontre avec l’autre, qui est au cœur de cette série…

N.E. : Quand on parle du monde arabe, on parle toujours de l’aspect politique, mais on parle peu de la vie quotidienne. C’est ce qu’on a essayé de montrer. Ce sont des gens empreints d’une verve, d’une joie de vivre, d’une soif d’être meilleurs. Ils sont habités par les mêmes choses que les jeunes d’ici. Ils veulent travailler pour que la société soit plus ouverte, ils ont des initiatives pour sauver la planète, une communauté LGBTQI+. Dans les pays que j’ai visités, il y a des compétitions de drag queens, des événements féministes…

M.C. : Ce n’est pas que la soumission dont on aime parler dans certains médias, même si tu as aussi côtoyé des milieux plus conservateurs. Il y a aussi un optimisme chez les jeunes, une vie culturelle riche…

N.E. : En effet. Je trouve ça bien qu’on puisse le voir.

M.C. : Est-ce qu’il y avait aussi pour toi, en montrant ces images, une volonté que certains aient moins d’idées préconçues ou posent un autre regard sur les Arabes québécois ?

N.E. : Absolument. Les Québécois ont souvent ou bien des idées préconçues, ou aucune idée de ce qu’est le monde arabe. C’était l’une des raisons qui m’ont amenée à être aussi emballée par ce projet-là.

M.C. : Je reviens sur le regard que l’on pose sur l’Arabe depuis le 11-Septembre. Étais-tu trop jeune pour le voir changer à ce moment-là ?

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

N.E. : Oui. J’ai très peu vécu le racisme. Je l’ai vécu par procuration. Parce que je suis née ici, que je suis très québécisée, que je suis une fille « bubbly ». Mais dans ma famille élargie, il y a des musulmans pratiquants. Ma grand-mère était une femme qui priait cinq fois par jour et qui avait une superbe éthique de vie. C’était une femme analphabète monoparentale qui a élevé ma mère et ses trois frères. Elle en a adopté deux autres comme ses propres filles. Pour moi, l’islam, c’est ça : c’est donner à son prochain. Les gens qui sont dans l’ignorance ou le racisme ne se questionnent pas sur leurs préjugés. Ils ne comprennent pas qu’ils sont dans l’injustice au même titre que si certains se mettaient à dire : « Les Québécois sont ceci ou les Québécois sont cela… »

M.C. : C’est une série sur les jeunes. Est-ce qu’on peut espérer que cette génération, la tienne, aura moins d’ornières et plus d’ouverture à l’autre ?

N.E. : C’est déjà le cas. Ce qui se passe ici chez les jeunes se passe aussi dans le monde arabe. Les jeunes de partout se soulèvent pour faire leur coming out, pour être body positive, pour dire que c’est OK d’être trans, que c’est correct d’être végane ou de revendiquer sa liberté. Ce sont les jeunes qui ont été les instigateurs du Printemps arabe. Comme ce sont les jeunes qui ont manifesté ici pour la gratuité scolaire. Il y a des parallèles à faire entre tous ces jeunes. Ceux que j’ai rencontrés sont très lucides. Ils ont un regard extrêmement juste sur l’état des choses, et beaucoup d’espoir. Ils ne vivent pas dans le passé.

M.C. : Est-ce que de faire la série t’a amenée à te questionner sur ta propre identité, sur ton arabité ?

N.E. : Je vis mon identité de façon très fluide. Alors qu’on a tendance à vouloir découper les identités. « Qui es-tu ? » Pour moi, tout ça est très organique. Je ne me lève pas le matin en me disant que je suis arabe. Je suis une artiste, je suis une femme, j’aime les gens. Tout ça s’entremêle pour former mon identité. Pour moi, c’est banal que mes parents soient d’origine marocaine. J’ai regardé Passe-Partout, je mets un foulard l’hiver, mes parents sont marocains. Ce sont des éléments de ma réalité. Je ne ressens pas le besoin de mettre l’accent là-dessus. Je n’y accorde pas l’importance que d’autres veulent tant y accorder.

M.C. : C’est un peu l’idée de la série. On parle de jeunes gens qui ont en commun d’être arabes, mais qui ont leur propre personnalité et leurs propres champs d’intérêt : faire de la bière, faire de la musique, faire du sport…

N.E. : Exact. C’est comme ça que je vois le monde en général, de toute façon. Ce sont des attributs. Comme l’âge ou l’orientation sexuelle. Si on en parle, c’est pour être dans le partage. Ce n’est pas pour catégoriser les gens. Les gens ne sont pas dans des cases. Les gens existent, point final !