Marie Laforêt n’avait pas une grande voix. Mais allez savoir pourquoi, elle a vendu 35 millions de disques au cours d’une carrière de chanteuse qu’elle a commencée chez nous en 1968. Rencontré en France, Jean-Pierre Ferland lui avait suggéré de venir tenir l’affiche du Patriote pour se faire les dents. Ce qu’elle a fait pendant une dizaine de représentations.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Le public a découvert sa grande beauté et le pouvoir hypnotisant de ses yeux ensoleillés. « La fille aux yeux d’or »… C’est ainsi qu’on la présentait. Elle a vécu toute sa vie avec cette étiquette. Quand on lui demandait si elle aimait cette appellation, elle répondait qu’elle préférait cela à « la fille au gros cul ».

Elle était comme ça, Marie Laforêt. Elle avait la dégaine facile, le verbe agile. Née dans un milieu bourgeois où l’on astiquait le vouvoiement et l’argenterie à longueur de journée, elle avait un côté gouailleur qui a fait craquer de nombreux réalisateurs et imprésarios. Et des milliers d’admirateurs.

Repérée par René Clément en 1960, elle sera l’une des interprètes du mythique Plein soleil en compagnie d’Alain Delon. Grâce à ce film, ces deux jeunes astres se mettront à briller de mille feux. De ce tournage, elle gardera le souvenir d’un Delon désagréable et d’une cale de bateau qui puait la mort.

Refusant de se cantonner dans un seul univers, Marie Laforêt a déjoué tous les pronostics, berné tous ceux qui souhaitaient enfermer ses talents multiples dans une cage. Alors qu’on lui promet une carrière prodigieuse au cinéma, elle se met à enregistrer des disques. Beaucoup de disques. Alors qu’on désire graver encore et encore sa douce voix, elle se tourne vers le théâtre, où elle endosse avec brio divers rôles, notamment celui de Maria Callas, en 1997 et en 1999.

Puis, question d’alimenter les ragots et de nourrir sa légende, elle se met à dire quelques sornettes, à jouer les galeristes, à se prendre pour Helena Rubinstein en inventant des crèmes de beauté, à prendre ses distances par rapport au féminisme. Elle sera mêlée avec l’un de ses ex-maris (Eric de Lavendeyra, ami de Didier Schuller) à une affaire archi-complexe de financement occulte de partis politiques. En 2002, elle ira chez Thierry Ardisson offrir son point de vue. Après avoir remercié l’animateur à l’éternel complet noir de l’avoir invitée, elle l’accusera plus tard d’avoir tronqué l’entrevue.

Et puis, il y a cette histoire de discrimination pour laquelle elle sera condamnée en 2009. À la recherche d’un service de nettoyage pour son appartement situé à Paris, l’artiste, propriétaire d’un chien, avait précisé dans la petite annonce que les « personnes allergiques et les musulmans orthodoxes » pouvaient s’abstenir. Malgré la défense de son avocat (« Le chien est impur dans l’islam quand il est pratiqué de manière orthodoxe », avait plaidé ce dernier), elle a été condamnée à payer 500 euros d’amende.

Marie Laforêt était une femme entière et libre qui a surtout vécu pour elle. Si son apparence a toujours été soignée, sa vie a été échevelée.

Mariée cinq fois, elle reconnaissait avoir été une mère absente. Sa fille Lisa Azuelos, aujourd’hui réalisatrice, ne se gêne pas pour dire en entrevue qu’elle n’a pas eu la mère de ses rêves.

Petite, Marie Laforêt avait compris qu’elle ne devait compter que sur elle-même. Le jour où un voisin est entré chez elle alors qu’elle n’avait que 3 ans et qu’il lui a mis un oreiller sur la bouche pour mieux lui arracher son innocence, elle a su que la vie serait un dur combat qu’elle devrait mener seule.

« C’est ce viol qui a fait que je suis devenue artiste », dira-t-elle des décennies plus tard.

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Marie Laforêt n’avait pas une grande voix. « Je n’ai pas de voix, j’ai un timbre », osait-elle dire. Cinquante ans avant l’arrivée de Cœur de pirate ou de Charlotte Cardin, Marie Laforêt s’est admirablement servie de son timbre pour faire fredonner la terre entière. Les vendanges de l’amour, Que Calor La Vida, Il a neigé sur Yesterday, Mon amour, mon ami, Viens, viens, Dites-lui, Manchester et Liverpool, Ivan, Boris et moi… Elle a enchaîné les succès comme des perles sur un fil ciré. Bien avant tout le monde, elle s’est emparée de mélodies d’origine étrangère et en a fait des chansons. Marie Laforêt a contribué à l’invention du « world beat ».

En 2005, son ami Laurent Ruquier l’a convaincue de remonter sur scène pour reprendre ses grands succès. Afin de s’y préparer, elle a fait comme en 1968 et est d’abord venue roder son spectacle au Québec. Le temps de quelques représentations, elle a retrouvé ses fans du Québec au Cabaret Juste pour rire. J’y suis allé deux soirs.

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La tête enrubannée d’un foulard, elle a enfilé ses plus grandes chansons en compagnie de trois musiciens. Maladroite, brouillonne, mais aussi bouleversante et séductrice, elle a mis tous les soirs le public dans sa poche, le laissant béat d’admiration, quand ce n’était pas en pleurs.

Marie Laforêt n’avait pas une grande voix. Mais allez savoir pourquoi, la chanson populaire est aujourd’hui en deuil. Quant au soleil, il fait la gueule et a décidé d’aller se coucher.