« Pendant des années, on a assisté au même débat, encore et encore, sur ce que c’est qu’être une femme en musique électronique », affirme Patti Schmidt. Voici maintenant le temps de les voir, ces femmes, à l’œuvre, en force, au festival de créativité et de musiques électroniques MUTEK.

Natalia Wysocka
La Presse

« J’ai passé plus de 25 ans à travailler dans l’industrie de la musique. Et pendant toutes ces années, on m’a fait des suggestions du type : oh, il y a plein de femmes compositrices, on devrait faire un panel sur… Mais JE LE SAIS qu’il y en a plein ! Et vous savez quoi ? Elles ont toutes l’impression d’avoir été coincées sur un tel panel toute leur vie ! Ce sera quoi la discussion encore ? Un chœur de plaintes ? »

Patti Schmidt a non seulement l’oreille pour découvrir les pépites, mais aussi le sens de la formule. Programmatrice depuis 11 ans au festival MUTEK, elle n’est pas du genre à attendre que les choses changent. Elle les fait changer. Et justement, en ce moment, elle sent un élan. Elle sent qu’elle n’est plus toute seule.

Are We There Yet ? Sommes-nous enfin rendus ? C’est le titre, bien choisi, de l’un des panels qui se tiendront durant MUTEK. Sommes-nous rendus à plus de parité, plus d’égalité, plus d’ouverture en ce qui a trait aux questions de genres, de diversité ?

PHOTO PÉTRONILLE GONTAUD-LECLAIR, FOURNIE PAR MUTEK

Patti Schmidt

Ma préoccupation, c’est de faire en sorte que ce débat ne soit pas encoooore pareil. Que ce soit intéressant. Pertinent dans le maintenant.

Patti Schmidt, programmatrice de MUTEK

Car c’est maintenant que ça change, maintenant que ça compte.

Souvenons-nous : en 2018, MUTEK annonçait son partenariat avec Keychange, et son mandat d’atteindre la parité sur scène et en coulisses d’ici 2022. De cette initiative est née une autre, lancée par le British Council : Amplify. Elle aussi bien nommée. Car ce projet vise à amplifier les voix de femmes travaillant dans les arts numériques et la musique électro, et ce, en Amérique latine, en Europe, en Amérique du Nord. Par l’entremise de concerts, d’ateliers. De tout un circuit. « C’est un procédé complexe, mais magnifique. Et, on l’espère, élastique. »

Pour ce 20e anniversaire de MUTEK, 48 % des projets comptent au moins une femme. Optimiste, Patti ? « J’ai décidé de l’être. J’ai l’impression d’avoir dormi pendant 15 ans. J’ai grandi dans les années 70, en pensant que, mon dieu, le monde sera égalitaire. Avec le temps vient la réalisation des injustices. Avec le temps, on abandonne un peu, en silence. Mais les choses bougent. Je suis absolument ravie de ce vent de changement. »

Sans compromis

Un vent mené par des filles comme OBUXUM. Muxubo Mohamed de son vrai nom. Une artiste qui règne sur la scène de Toronto depuis cinq ans. The 6ix Goddess, clame d’ailleurs l’un de ses morceaux. La déesse du 6 (référence à la Ville Reine, prisée par Drake). Un clin d’œil. À sa confiance. La confiance qu’elle a en elle-même. Celle qu’elle place en sa ville.

Et elle a raison de l’être, confiante. Sa première apparition à MUTEK coïncidera ainsi avec la venue au monde de son premier album studio, Rebirth. Un disque principalement instrumental, parsemé, comme toujours, d’influences personnelles. Elle énumère : « Ma grand-mère. Mon expérience d’artiste à Toronto. »

PHOTO FOURNIE PAR MUTEK

OBUXUM

Ces influences, OBUXUM les traduit en superposant sur ses sonorités techno, house et hip-hop des échantillons de discussions enregistrées. Avec sa maman, par exemple. Sur son dernier microalbum, H.E.R., elle a plutôt placé une entrevue d’archives de la regrettée actrice et chanteuse de variétés Eartha Kitt datée des années 80. Celle dans laquelle un journaliste demandait à Mme Kitt si elle était prête à faire des compromis pour un homme. Elle se tordait alors de rire en répétant : « Faire des compromis ? Hahahaha ! Pour un homme ? Hahahaha ! Des compromis ! »

Pour OBUXUM, de tels extraits de voix permettent « d’ajouter du contexte » à ses morceaux. Tout comme les titres de ses chansons. Que la talentueuse artiste torontoise utilise comme prémisse. Exemple : Pu$$y Powah. Un morceau sur le pouvoir au féminin.

Question pouvoir, d’ailleurs, elle confie que faire partie de la cohorte 2019 d’Amplify la fait sentir encore plus forte. « Je n’ai jamais fait partie de quelque chose de si gros ! », s’exclame-t-elle. Optimiste, elle aussi ?

Les femmes DJ et productrices de musique électro prennent d’assaut les scènes à l’international. On le voit. Et on se dit que c’est possible. En fait non. On sait maintenant que cette possibilité est une réalité.

OBUXUM

Dans sa réalité à elle, comment son art se transmet-il ? « Avec ardeur. Quand je joue, je ressens tout. Ma musique, l’espace, l’énergie de la foule. Je donne tout ce que j’ai. »

La musique, tout le temps

L’énergie de la foule. L’espace dans lequel on joue. Ce sont des concepts capitaux pour Gene Tellem, qui se produira pour la première fois en solo à MUTEK. Offrant des versions concerts de pièces tirées de Who Says No, son EP paru en 2017. De WOLFEP048, sorti l’année d’après. Des exclusivités aussi.

PHOTO FOURNIE PAR MUTEK

Gene Tellem

C’est par ailleurs par ce festival, ainsi que par Piknic électronik, que la Montréalaise passionnée a découvert l’électro. « Le house, la techno vivent par l’espace dans lequel ils sont diffusés. D’entendre des artistes capables de manier leur musique pour faire danser les gens, pour leur faire vivre une expérience unique m’a poussée à faire de même. »

Inspirée aussi par le vent de changement dont faisait état Patti ? Assurément.

Je suis contente. À mes débuts, on faisait souvent appel à moi justement parce que j’étais “la fille”. Je me sentais parfois comme une bête de cirque.

Gene Tellem

Mais Gene, Jeanne Gariépy de son vrai nom, s’est toujours tenue debout, en choisissant ses performances avec soin. Et en faisant tout pour y briller, le plus possible. « C’est ainsi que d’autres jeunes femmes seront inspirées à faire la même chose, remarque-t-elle. À se sentir à l’aise dans ce qu’elles font. »

Ce qu’elle fait, depuis huit ans, c’est de la musique. Elle en produit, en tourne sur ses platines, en vend. Notamment, avec son copain Kris Guilty, dans leur renommé magasin de disques, La Rama, avenue Bernard. Et avec lequel, au début de septembre, elle lancera une nouvelle étiquette : Bienvenue Recordings. La première parution sera un EP de quatre chansons. Les siennes. Bienvenue. « C’est ma vie ! Ce à quoi je pense, 24 heures sur 24. Tout est construit autour de la musique », dit-elle. Et pas que ça : chaque dernier dimanche du mois, elle anime aussi, en compagnie de son ami DJ et producteur Gabriel Reichhold, une émission. Ça s’appelle Loose Excursions et c’est accessible à tous, sur la radio en ligne n10.as. « On présente nos hits du moment, ce qui nous inspire. »

Justement, qu’est-ce qui inspire Gene ? « Voir ce qui fait danser et réagir les gens. Observer comment ils bougent. Comment le son voyage. »

Pas si sombre

Voyager, Stéphanie Castonguay l’a énormément fait avec son art. Parmi ses périples les plus marquants, elle note le Chili et Haïti. Présente pour la première fois à MUTEK (et dans la cohorte Amplify), elle y offrira la prestation au titre si poétique Scanner Me, Darkly.

C’est que l’artiste montréalaise est fascinée par l’électronique – et pas que musicalement parlant. Son père, immigrant grec, était mécanicien ; sa mère a étudié en électromécanique. « J’ai grandi en voyant mes parents se débrouiller, bidouiller. Pour eux, c’était un mode de survie. »

Stéphanie Castonguay, elle, en a fait son mode de vie. En s’intéressant « aux circuits, aux courants, aux questions de résistance, de tension ». Et en appliquant le tout aux relations humaines. En en faisant « un moyen de communiquer avec les autres ».

PHOTO FOURNIE PAR MUTEK

Stéphanie Castonguay

Ingénieuse, créative, elle se décrit comme « super DIY, do it yourself ». Par exemple, pour présenter son projet à MUTEK en version « simplifiée », elle nous dit : « J’utilise des têtes de scanneurs modifiées, du détournement de circuit, en calculant l’oscillation selon la vitesse de rotation. Pour offrir une écoute optique des fréquences. Ce que l’on entend provenant, notamment, de la lumière. »

L’artiste brille aussi par ses idées de partage, de transmission, de communauté. C’est pourquoi elle donne souvent des ateliers. Créatifs, pour les enfants. Pratiques, pour apprendre les bases de l’électronique aux femmes.

On parle de connectivité en électronique. Moi, je veux parler de connectivité humaine.

Stéphanie Castonguay

Curieuse, Stéphanie ? « C’est drôle, je me vois plutôt comme quelqu’un avec une tête de cochon que [comme] quelqu’un de curieux, s’esclaffe-t-elle. Je veux passer à travers les défis. Je veux comprendre. »

Mais, vu la nature de ses explorations artistiques électroniques, comprendre signifie souvent déterrer de nouveaux mystères. Préfère-t-elle trouver des réponses ou soulever de nouvelles questions ? « J’oscille entre les deux ! J’ai envie de réponses… mais je suis attirée par le mystère ! »

Et par les notions de mémoire, de hasard, de temporalité. « Ma façon de travailler génère un côté inattendu. Mes circuits sont vulnérables à ma présence. Les sons sont transformés par ma façon de bouger. Mon corps fait partie du circuit électronique. Je m’intéresse à une esthétique de l’échec. J’accepte la vulnérabilité, le risque, ce que je ne peux pas contrôler. »

Ce qu’elle contrôle toutefois, c’est sa façon de « glaner son matériel », comme elle dit. « Des fois, je ramasse dans des poubelles des choses très brisées, des fois, on m’en offre. Des fois, j’achète du seconde main. J’adore cette idée de donner une seconde vie à des choses abandonnées. Une nouvelle vie insoupçonnée. » Et oh combien inspirée.

MUTEK se déroule du 20 au 25 août

• La conférence Are We There Yet ? sera présentée le 23 août, à 13 h 15, à la Chaufferie du Cœur des sciences.

• OBUXUM participera à l’évènement Expérience 3, qui se tiendra le 23 août, de 17 h à 23 h, sur la scène extérieure gratuite de l’Esplanade de la Place des Arts. Son set débutera à 18 h 45.

• Gene Tellem sera à la Nocturne 5, qui aura lieu le 24 août, de 22 h à 6 h, au MTelus. Sa prestation débutera à 22 h.

• Stéphanie Castonguay fera partie de la soirée Play 3, le 24 août, de 21 h à 1 h 35, à l’Agora du Cœur des sciences. Elle présentera Scanner Me, Darkly à 21 h.