Le documentaire Leaving Neverland relance les allégations de pédophilie à l'endroit de Michael Jackson. R. Kelly, star américaine du R&B, a été formellement accusé d'avoir agressé sexuellement des adolescentes. Que faire avec les chansons d'artistes accusés de crimes graves ?

ALEXANDRE VIGNEAULT LA PRESSE

Doit-on séparer l'artiste de son oeuvre ? La question se pose chaque fois qu'un créateur célébré fait face à des allégations ou à une condamnation pour un crime grave. Il y a plus de 20 ans qu'un parfum de scandale sexuel flotte autour de Michael Jackson et de R. Kelly sans que l'aura de l'un ou l'autre en sorte très amochée. Le vent est-il en train de tourner ?

R. Kelly a été largué par son label en janvier et un mouvement (#MuteRKelly) s'active pour que ses chansons soient retirées des ondes. Michael Jackson, mort en 2009, ne fait pas encore face à de tels revers. « On est en pré-tempête parce que le documentaire va être présenté [dimanche et lundi], juge Mike Gauthier, animateur à Énergie. Après, il y a des gens qui vont le défendre et d'autres, le crucifier. »

« La trahison de l'artiste est ressentie personnellement », estime Rebecca Sullivan, professeure à l'Université de l'Alberta et observatrice de la culture populaire. 

« Certains préfèrent ne pas y croire. Il y en a qui supportent encore R. Kelly et Michael Jackson. D'autres se sentent tellement trahis qu'ils ne peuvent pas continuer à les écouter. »

- Rebecca Sullivan, professeure à l'Université de l'Alberta

Spotify, populaire service de diffusion en continu, permet de bloquer un à un les artistes qu'on ne veut pas entendre pour des raisons de goût... ou de dégoût. Cette plateforme et son concurrent AppleMusic ont par ailleurs annoncé en mai avoir cessé de faire la promotion de R. Kelly en retirant ses chansons des listes de lecture conçues par ses curateurs de contenu.

Et les radios ?

Mike Gauthier ne se souvient pas d'artistes retirés des ondes pour des raisons morales. « Je l'ai vécu dans les cas où c'est moi qui ai décidé », précise l'homme de radio, faisant référence à l'époque où il était directeur musical de MusiquePlus et MusiMax. Il cite le cas du groupe Noir Désir, interdit de diffusion après la condamnation de Bertrand Cantat, son chanteur, pour le meurtre de Marie Trintignant.

L'opinion publique pèse dans la balance dans ce genre de situation. L'entreprise Cogeco a dit ne déceler « aucun mouvement » au sein de son auditoire lorsque La Presse lui a demandé comment ses stations (dont CKOI et Rythme FM) gèrent des cas comme ceux de R. Kelly et de Michael Jackson. « Quand un artiste est formellement accusé et reconnu coupable, nous prenons les mesures nécessaires pour retirer le tout », a précisé sa porte-parole, par courriel. Bell Media (Énergie, Rouge fm, CHOM, etc.) a décliné nos demandes d'entrevue.

« R. Kelly n'a jamais été un gros problème ici, estime Mike Gauthier. On le connaît au Québec à cause de la chanson I'm Your Angel avec Céline Dion. Les stations de radio francophones n'ont jamais eu à se poser la question, parce que ce n'est pas un artiste qui génère de l'écoute. » Et Michael Jackson ? Il en fait tourner « une fois de temps en temps » à son émission, admet-il. « Sur le plan légal, il a été acquitté des accusations portées contre lui », rappelle l'animateur.

Responsabilité des diffuseurs

Guy Bourgeault, spécialiste en éthique à l'Université de Montréal, croit que les institutions ont une responsabilité. « Une station de radio devrait décider que, durant une période qui peut être variable, elle ne fera pas jouer tel artiste », dit-il, en plaidant la « décence » et le respect des victimes. Rebecca Sullivan n'y croit pas. « Où était leur sens de l'éthique ces 30 dernières années ? » demande-t-elle. Les radiodiffuseurs ne bougeront, selon elle, que si leurs auditeurs se manifestent.

Ce que le mouvement #metoo a mis au jour, c'est le climat d'impunité qui régnait dans les industries culturelles comme dans la plupart des milieux jusqu'à tout récemment, juge Rebecca Sullivan. « Les personnes responsables ne se sont pas contentées de regarder ailleurs, elles ont dépensé des sommes énormes pour protéger des agresseurs, observe-t-elle. On doit se demander pourquoi ces conglomérats du divertissement dépensent autant d'argent pour défendre des agresseurs et faire leur promotion. »