« Pourquoi je danse et je shake mes fesses sur certaines chansons misogynes tout en étant dégoûtée par elles ? » C’est en partant de cette étincelle qu’Elena Stoodley a concocté un panel lors duquel la question sera débattue. Hua Li en fait partie. Moment de célébration en vue.

Natalia Wysocka
La Presse

Il y a une chanson, écrite en 1968 par Jerry Fuller, qui incarne notre définition de « ver d’oreille ». Elle s’appelle Young Girl. Jeune fille. Les arrangements, l’accroche, la mélodie, tout est impec. Et pourtant les paroles. Oh, les paroles.

Dans un dérapage céleste, l’interprète, Gary Puckett, s’adresse à une interlocutrice qui vient de lui révéler qu’elle est « trop jeune pour lui donner de l’amour ». En réponse à cette confession, il rétorque que ça lui « fait mal de connaître la vérité ». (Comprendre : sur son âge. Visiblement mineur.) You better run, girl ! lui conseille-t-il. You’re much too young, girl ! Dans le background, ses musiciens, les Union Gap, donnent des « ouh ouh ouh ouh » et des « ah ah ah ah » d’une voix angélique, tandis que Gary et son magnifique toupet d’époque exhorte son « bébé déguisé en femme » à prendre ses jambes à son cou avant qu’il ne change d’avis (Get out of heeee-ee-re/Before I have the tiii-ii-me/To change my mind).

La musique est brillante, l’harmonie raffinée, le propos ? On repassera. Mais pourrait-on s’en passer, de ce tube ?

C’est dans un ordre d’idées similaire qu’Elena Stoodley, épaulée par son collègue James Goddard, a concocté une discussion dans le cadre de POP Montréal intitulée « Pourquoi aimons-nous la musique misogyne ? » (À la base, le titre était : « Pourquoi la musique misogyne est-elle si bonne ? ») « Parce que c’est bon de parler de nos ambivalences », ajoute-t-elle.

Pour explorer cette question, l’organisatrice-artiste-militante a invité, entre autres, Hua Li. La rappeuse, titulaire d’une maîtrise en musicologie de l’Université McGill, vient de sortir son excellent premier album, Dynasty. Dans lequel elle s’intéresse, comme elle le fait depuis des années, aux questions d’identité, d’héritage, à ses racines chinoises. Mais aussi aux perceptions que le public peut avoir de son style de prédilection. « On me parle de ça TOUT LE TEMPS, se désole-t-elle. “Tu fais du hip-hop, tu écris sur le hip-hop, comment peux-tu concilier la représentation de la féminité et la misogynie qu’il perpétue ?” Mais j’ai toujours trouvé hasardeux de considérer le hip-hop de façon aussi monolithique. »

D’ailleurs, faites le test. Dites « musique misogyne » autour de vous. Beaucoup vous répondront : « Vous parlez de rap ? » Mais non, on a juste dit le mot « musique ». « Le rock peut être misogyne aussi, rappelle Hua Li. Et que dire du country ? De la pop ? »

En guise d’exemple, elle mentionne les Blurred Lines de Robin Thicke. Un hymne diablement accrocheur. Aux paroles drôlement louches. Pourquoi alors le terme demeure-t-il associé, quasi systématiquement, à un seul style ? La Montréalaise se le demande.

Il m’apparaît aussi complexe que capital de sonder les dynamiques sociales qui poussent beaucoup de gens à considérer le hip-hop comme unilatéralement violent et épeurant.

Hua Li, rappeuse

Car, rappelle-t-elle, il s’agit plutôt d’un genre révolutionnaire. Festif. Libérateur. De célébration. Elle-même a voulu le célébrer durant son parcours en musicologie. Une discipline qu’elle juge « fascinante et… archaïque ». « La plupart des chercheurs s’intéressent au classique occidental. Je n’ai rien contre. Mais nous sommes peu à explorer la musique contemporaine, encore moins la pop, encore moins le hip-hop. »

Arme à double tranchant, alors ? « Durant mes études, il m’est souvent arrivé d’être marginalisée. Et fétichisée. “Ouh ! Peux-tu venir à mon événement et présenter tes recherches ? Je cherche justement une musicologue qui n’est pas blanche et qui s’intéresse au rap.” Woah. J’ai l’impression de me faire miner le cerveau, là. »

Comme un sort

Parmi les pièces qu’elle adore, mais qui provoquent en elle une réaction ambivalente, Elena Stoodley nomme I Put a Spell on You. « Je t’ai jeté un sort parce que tu m’appartiens », scande sensiblement Screamin’ Jay Hawkins dans ce classique du rhythm and blues. « C’est une chanson très possessive, estime-t-elle. Elle me fait peur. »

Reste que, lorsqu’elle entend la reprise de Nina Simone de cette même pièce, sa réaction change. « Chantés par une femme, les mots sonnent revendicateurs. Portés par une vraie douleur. »

Encore une fois, elle a eu envie de comprendre. « Pourquoi ça me fait un effet aussi différent ? Et est-ce que c’est éthiquement acceptable de penser ainsi ? » Elle confie : « Je ne sais pas quelles sont les réponses. Mais j’ai envie de les trouver et de les décortiquer. Même si elles me mettent mal à l’aise. »

Et puisqu’on est dans les exemples, Hua Li se met à fredonner un succès du hit-parade de décembre 1965. Run for Your Life des Beatles. Cours, petite fille, sauve-toi. Sinon, ce sera ta fin. You better run for your life if you can, little girl/Catch you with another man, that’s the end, little girl. « C’est l’esprit des années 60, tout le monde lève les bras dans les airs et fait “woooh !”, remarque l’artiste, en levant elle-même les bras dans les airs. Mais quand on écoute les paroles, on se dit : “Mais attends une minute. John Lennon veut me tuer ?” »

Faudrait-il pour autant reléguer ces morceaux aux oubliettes ? Surtout pas, répondent-elles. Il leur apparaît bien plus valable de les analyser, d’y réfléchir. « Peu importe les paroles d’une chanson, en tant qu’auditeur, on peut en tirer un sens positif, remarque Hua Li. La musique est une forme artistique très libre. Assez libre pour nous permettre de dire : “Ce que j’aime, c’est le beat. Comment il résonne en moi. Comment il me fait sentir. La joie qu’il m’apporte.” » Une joie d’en discuter.

Discussion sur le thème « Why Do We Like Misogynistic Music ? »
Avec Backxwash, Hua Li, Naïka Champaïgne et Shanice Nicole
Au Piccolo Rialto, ce samedi à 11 h. Entrée libre.

Hua Li
En concert avec Janette King, Backxwash et Lia Kloud
À la Casa del Popolo, ce samedi à 21 h.