En 2013, un soir de festival montréalais, Vijay Iyer et Craig Taborn se produisaient ensemble au Gesù, soit exactement là où nous étions hier soir… devant eux. Six ans plus tard, qu’en fut-il ?

Alain Brunet Alain Brunet
La Presse

Les deux pianistes ont démarré leur dialogue en douceur et… pas vraiment en consonance. Paisibles et atonales d’entrée de jeu, les notes des quatre mains ont ensuite adopté un tempo moyen et syncopé. Taborn générait l’accompagnement rythmique pendant qu’Iyer déployait des lignes plus élaborées.

Puis les rôles se sont intervertis : au tour de Taborn d’user d’un vocabulaire contemporain et de ses propres particularités. L’échange des fonctions pianistique s’est accéléré, nous étions à l’écoute d’une spirale ascendante, marquée par de puissants accords plaqués. Ces accords furent liés à des réparties musclées de motifs harmoniques déclinés sur des mesures composées, puis fondus dans une surimpression de trilles.

On eut droit plus tard à des clapotis mélodiques assortis d’effets sur les cordes du piano de Taborn, le tout relevé par des séquences plus intenses ou même violentes. Et ainsi de suite jusqu’à la fin du premier trajet. Pour le second, les pianistes changeront d’instrument et se lanceront dans un élan plus proche du jazz, quoique très contemporain.

Une richesse langagière

En haute vélocité, certains auraient pu conclure à quelques salmigondis mélodico-harmoniques. Il n’en fut rien. À la fois très libre et très organisé, le langage de ces deux compositeurs et improvisateurs a été soupesé, construit avec minutie, soigneusement mis au point au fil du temps. Faut-il rappeler que le jazz contemporain se construit depuis plus de six décennies ? La phase aléatoire est très loin derrière nous. L’exploitation des 12 tons de l’échelle mélodique et l’élaboration d’un discours commun bien au-delà des lois tonales ou modales ne relèvent pas du n’importe quoi.

C’est ce que Craig Taborn et Vijay Iyer nous ont très clairement démontré, comme ils l’ont aussi fait dans The Transitory Poems — paru cette année sous étiquette ECM. La richesse langagière de ces deux maîtres réunis génère aujourd’hui une symbiose incomparable.