Il y a plus d'un an, Martin Léon montait sur la scène du National pour y présenter un exceptionnel spectacle à la fois planant et «groundé», groovy et fluide, avec une bande de musiciens de haut calibre. C'est avec la même bande qu'il a conçu son troisième album studio, Les atomes, infiniment musical et suave, en magasin et en ligne lundi.

Marie-Christine Blais LA PRESSE

On ne sait pas vraiment si une image vaut mille mots, mais une pochette de disque, elle, peut parfois résumer toute une démarche ou presque. Celle du troisième album studio de Martin Léon, Les atomes, le peut, en tout cas.

Cette oeuvre de l'illustrateur Jean Lambert (qui a conçu toutes les magnifiques pochettes de Léon depuis ses débuts solo en 2002) est née d'une longue conversation entre les deux amis: «Je lui ai parlé beaucoup de mon voyage en Asie, qui m'a beaucoup marqué, alors Jean a dessiné trois carpes koï, qui symbolisent à la fois la virilité et le jeu en Asie, mais qui ont aussi la particularité de toujours nager à contre-courant. Et elles sont au nombre de trois, comme les éléments d'un atome. Jusque-là, je pensais que la musique était le plus court chemin entre les êtres, alors que ce sont les atomes qui le sont, finalement. Les atomes, ce sont de toutes petites boules avec du vide, mais mises ensemble, ça donne des bras, des jambes, un piano...»

Notamment celui qui occupe le studio que Martin Léon s'est construit, derrière sa maison. Un studio plutôt petit, mais qui permet manifestement d'enregistrer des albums au son large, vaste, ouvert. Avec des musiques remplies de basses et de percussions pour faire vibrer le bassin, mais aussi de notes de piano qui évoquent parfois Ravel, Satie ou Stravinsky, des cordes sensuelles, des claviers groovy, des guitares qui font danser les cheveux, des cuivres tournés vers le ciel... ou le sexe. Et la voix de Martin Léon, toujours mieux placée et sensible, à qui la voix de la choriste Audray Emery répond souvent. Et des textes où il est question de couples soudés par les atomes du désir, de voyage (la chanson-titre est en fait un instrumental accompagné, dans le livret, d'un texte qu'on peut lire si on veut, en l'écoutant), de lac, de hérons philosophes, de vent fait de tous ces atomes qui ont peut-être déjà été des humains...

Au milieu de l'album, entre les chansons qui parlent de désir et celles qui parlent d'invisible, se faufile un étrange morceau d'anthologie, baptisé Le shack à Chuck, à la fois fable et récit initiatique: «Ça raconte, si on veut, une vie, mais il faut la voir comme un jeu vidéo, cette chanson-là, avec différents niveaux, et tu prends celui qui te convient - faut pas chercher à comprendre absolument le refrain, c'est pour jouer avec les sons, les images...»

Le mot fera peut-être, hélas, peur, mais il y a une véritable poésie dans Les atomes. Membre de la confrérie d'artistes des Douze hommes rapaillés (12 chanteurs qui interprètent des poèmes de Gaston Miron sur des musiques de Gilles Bélanger, sur deux albums remarquables), Léon est celui qui semble le plus avoir été marqué par la force du verbe et de la grâce de Miron: «Je ne sais pas, répond Martin Léon, je sais juste que je me suis mis à lire de la poésie québécoise grâce aux Douze hommes rapaillés, Hélène Dorion, Benoit Jutras, Jacques Brault...»

«Ce dont je suis sûr, reprend-il avec un air heureux, c'est que d'avoir un studio bien à moi, où j'ai pu travailler des 15, 16 heures par jour, six jours par semaine, sans compter, parce que je le voulais, c'était comme avoir mon terrain de jeu. Faire le disque ici, c'était comme être tout nu, à quatre pattes, et avec de la gouache plein les mains, être un enfant qui pense juste à jouer, c'est important, jouer...»

Jouer sérieusement avec de la musique, c'est ce que veut faire Martin Léon, qui, dans les semaines à venir, renouera aussi avec la composition de musiques de film (rappelons que Léon a étudié la composition de musique de film avec nul autre que le compositeur Ennio Morricone, il y a quelques années). Il s'attellera donc sous peu à la musique du prochain film de Philippe Falardeau, Bachir Lazhar, inspiré de la pièce de la dramaturge Évelyne de la Chenelière.

Mais d'abord, Martin Léon savoure pleinement le bonheur d'avoir réalisé l'album dont il rêvait. «J'ai essayé de faire un disque qui ne soit pas cynique. Un peu ironique par moments, parce qu'on est parfois drôle à regarder, particulièrement les gars et les filles. Mais pas cynique. Maintenant, c'est sûr que, si t'es pressé, tu passes à côté de mon disque, de ce que je fais, j'ai un rythme un peu «potteux», je le sais...» On espère que bien du monde ralentira pour se frotter aux Atomes de Martin Léon. Et pour sentir ses propres atomes «crochir» de plaisir.

CHANSON

MARTIN LÉON. LES ATOMES. LA TRIBU/SÉLECT