L’année 2020 n’a été tendre pour personne. Pas même pour les vedettes. Coupées de leurs admirateurs, la plupart d’entre elles se sont rabattues sur les réseaux sociaux… avec plus ou moins de succès. Madonna qui cherche un sens à la pandémie dans sa baignoire, ça vous dit quelque chose ? D’autres, heureusement, ont su trouver le ton juste pour garder le contact avec leur public, et même l’apaiser.

Simon Chabot Simon Chabot
La Presse

Vedette ou pas, tout le monde a accusé le choc à la mi-mars, quand le Grand Confinement a forcé la planète entière à se réfugier chez soi. Et, faute de mieux, tout le monde a voulu faire partager ses états d’âme sur les réseaux sociaux. Pour les célébrités, l’exercice s’est révélé parfois périlleux.

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Ellen DeGeneres a comparé sa quarantaine, dans son immense demeure californienne entourée de verdure, à un séjour en prison.

L’animatrice Ellen DeGeneres en a fait sourciller plus d’un en déclarant (à la blague, soit) que sa quarantaine ressemblait à une peine de prison… dans son immense demeure californienne entourée de verdure ! L’actrice Gal Gadot a aussi goûté au courroux du public après avoir mis en ligne une reprise d’Imagine de John Lennon, avec le concours d’une brochette de vedettes comme Natalie Portman, Will Ferrell et Amy Adams. « Pendant que vous chantez tous sans crainte dans vos manoirs, j’essaie de savoir comment je vais, comme mère seule, nourrir mes enfants », a réagi une internaute.

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L’actrice Gal Gadot a provoqué la colère de certains en mettant en ligne une reprise d’Imagine de John Lennon, avec le concours d’une brochette de vedettes de Hollywood.

La palme de l’étrange revient sans doute à la chanteuse Madonna qui, nue dans une baignoire parsemée de pétales de roses, s’est mise à philosopher en mars sur le nouveau coronavirus. « Peu importe à quel point vous êtes riche ou célèbre, dit-elle dans cette vidéo publiée sur Instagram (et retirée depuis), la COVID-19, c’est le grand égalisateur. On est tous dans le même bateau… » L’avalanche de commentaires hostiles n’a pas tardé : « Cette vidéo est stupide, a écrit un utilisateur. Vous vivez dans une autre réalité Madge. Arrêtez ça. »

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Madonna, nue dans une baignoire parsemée de pétales de roses, qui philosophe sur le nouveau coronavirus.

Des mois après le début de la pandémie, les vedettes ne semblent pas toutes avoir pris note des comportements à éviter. Fin octobre, quelques jours avant que son mari, Kanye West, soit humilié à la présidentielle américaine en recueillant à peine 60 000 votes (pour des dépenses électorales de 6,7 millions US), Kim Kardashian West a diffusé sur Twitter les photos d’une fête « déconfinée » pour son 40anniversaire. « J’ai surpris mon entourage avec un voyage dans une île privée où nous pouvions prétendre que les choses étaient normales, ne serait-ce que pour un moment », a-t-elle écrit, au grand déplaisir d’une partie de ses dizaines de millions d’abonnés.

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Kim Kardashian, qui porte ici une tenue dorée, a réuni ses proches pour une fête « déconfinée » dans une île privée à l’occasion de son 40anniversaire en octobre.

« On voit bien le décalage absolu dans lequel vivent ces figures-là », constate Antonio Dominguez Leiva, professeur au département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui s’intéresse à la culture populaire. À ses yeux, la pandémie n’a rien du « grand égalisateur » qu’évoque Madonna. Elle est plutôt un puissant révélateur des inégalités dans nos sociétés. « Voir ces vedettes se prélasser dans leur environnement qui est totalement inimaginable pour la plupart des gens, ça crée un choc, dit le professeur. Dans ce contexte, la dégradation du rapport à la célébrité s’est accélérée. »

Face à la maladie, à la mort ou à la perte d’emploi, l’inégalité de statut entre les vedettes et leur public est devenue insupportable.

Antonio Dominguez Leiva, professeur à l’UQAM

Cette dégradation tient aussi au fait que, malgré leur immense talent, beaucoup de vedettes (souvent les plus âgées) ont une connaissance médiocre des codes des réseaux sociaux. « Des stars qu’on est habitués à voir jouer de grands rôles au cinéma ou chanter dans des stades se retrouvent à faire concurrence à des youtubeurs, explique l’universitaire. On les voit dans une sorte de fausse intimité et elles nous disent tout à coup des banalités. Il y a une perte d’aura. »

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La chanteuse Lana Del Rey est allée à la rencontre des ses fans à Los Angeles en octobre avec un masque… en maille. Elle a plus tard dit qu’il était doublé d’une pellicule de plastique. Pas évident pour respirer, mais bon.

Face aux enjeux sociaux soulevés par la mort de George Floyd, cet homme noir étouffé par un policier à Minneapolis à la fin de mai, des vedettes ont aussi montré beaucoup d’insensibilité. La chanteuse Lana Del Rey, que l’on a d’ailleurs vue cette année aller à la rencontre de ses fans avec un masque en maille, a ainsi diffusé des images d’émeutes sur Twitter en guise d’appui au mouvement Black Lives Matter. Et Madonna (encore elle !) a reçu une volée de bois vert après avoir filmé son fils, adopté au Malawi en 2006, dansant sur une chanson de Michael Jackson pour dénoncer le racisme.

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L’acteur Steve Martin a diffusé quelques séances de banjo sur Twitter.

À l’opposé, de grands noms du spectacle ont réussi d’emblée à faire sourire ou à réconforter leur public en ces temps difficiles. Les petites séances de banjo de l’acteur Steve Martin sur Twitter, par exemple, n’ont provoqué aucun scandale.

PHOTO MARK J. TERRILL, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Dolly Parton (ici en 2019) a fait un don de 1 million US pour la recherche d’un vaccin contre la COVID-19.

Mieux, le don en avril de 1 million US de la chanteuse country Dolly Parton pour trouver un vaccin contre la COVID-19 a suscité une vive admiration tant chez les conservateurs que chez les progressistes aux États-Unis, ce qui est plutôt rare ces temps-ci. Ellen DeGeneres l’a d’ailleurs finalement presque imitée deux semaines plus tard, en versant à son tour 1 million US à un programme d’aide alimentaire…

Des vedettes de proximité

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

L’humoriste Mathieu Dufour a connu beaucoup de succès avec son Show-rona Virus, un talk-show quotidien pendant la première vague de COVID-19.

Les vedettes québécoises ont été nombreuses à offrir dès les premiers jours de la pandémie des chansons, à l’instar de Damien Robitaille et de Florence K, ou des capsules humoristiques, comme Mathieu Dufour et Stéphane Rousseau, filmées avec les moyens du bord. Et l’accueil a été très largement positif.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Damien Robitaille a offert un grand nombre de chansons sur les réseaux sociaux depuis le début de la pandémie.

« Bien sûr, pour entretenir sa célébrité, il faut s’assurer d’être perpétuellement dans l’œil du public, constate Pierre Barrette, directeur de l’École des médias de l’UQAM, qui s’est penché sur le modèle québécois de la célébrité. Or, contrairement aux États-Unis ou en France, où il doit beaucoup au cinéma, le système de vedettariat est né ici avec la télévision, un média qui n’impose pas un regard de haut. La célébrité a toujours été au Québec une affaire de proximité. »

Les vedettes d’ici, même celles qui sont plus riches qu’on pense, ont toujours voulu protéger leur relation de proximité avec le public.

Pierre Barrette, directeur de l’École des médias de l’UQAM

Un public réactif

L’humoriste Arnaud Soly, qui a donné de l’élan à sa carrière avec des vidéos sur le web bien avant les premières infections, n’a pas hésité à se lancer à fond sur les réseaux sociaux au début du confinement. « Ça allait de soi et je me suis senti tout de suite très créatif, dit-il en entrevue téléphonique. J’ai fait des directs sur Instagram presque tous les soirs, et il y a eu un riche échange avec le public, qui a construit avec moi tout un univers de personnages. »

Avec le temps, la fatigue, l’insécurité économique, puis les théories du complot ont toutefois changé la donne. Le personnage du conspirationniste d’Arnaud Soly a même fini par irriter un nombre croissant d’internautes. « Je le pressentais un peu avant de faire la capsule sur le masque, mais à un moment donné, j’ai eu peur. J’ai reçu des menaces et des messages très violents. »

Après avoir pris un bon mois de vacances des écrans l’été dernier, Arnaud Soly a quelque peu changé d’approche en septembre. « Les gens ne vont pas super bien, alors j’essaie maintenant d’insuffler un peu de bienveillance, confie-t-il. Plein de gens m’ont aussi dit que je leur faisais du bien. Je m’accroche à ça. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

L’humoriste Arnaud Soly s’est vite tourné vers les réseaux sociaux au début du confinement. Ses capsules lui ont valu beaucoup de commentaires positifs… et des menaces.

Je ne suis pas infirmier, je n’ai pas mis ma vie en danger, mais j’espère me rendre utile en apportant un peu de lumière dans la vie des gens. Ça donne un sens à ce que je fais.

Arnaud Soly, humoriste

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Le duo 2 Frères, Erik et Sonny Caouette, pendant la captation d’une prestation pour le Gala de l’ADISQ sur le toit de la Place Ville Marie, à Montréal.

Le petit écran est lui aussi venu à la rescousse du lien privilégié qui unit les Québécois à leurs vedettes. « Ce lien, c’est une histoire de respect et d’amour : les gens ont besoin des artistes, constate Solange Drouin, directrice générale de l’ADISQ. Et on a vu de belles initiatives ici, avec des émissions comme Une chance qu’on s’a, le petit miracle hebdomadaire d’En direct de l’univers ou notre gala en novembre. On peut être très fiers de ce qu’on a accompli. »

PHOTO YAN TURCOTTE, FOURNIE PAR LES ORGANISATEURS DE LA FÊTE NATIONALE

Alexandra Stréliski et Elisapie Isaac pendant le spectacle de la fête nationale, en juin.

Au chapitre des réussites, le spectacle de la fête nationale a marqué les esprits (en dépit de protestations liées à l’absence du fleurdelisé). « Tout le monde s’est aligné, se souvient Geneviève Côté, chef des affaires du Québec à la SOCAN. On a eu de très grands noms. Le sous-texte de ce spectacle était vraiment : on est tous ensemble. »

Une année catastrophe

Malgré ces succès, l’année 2020 reste « catastrophique » pour la plupart des artistes, québécois comme étrangers, rappelle Solange Drouin, de l’ADISQ. « Les revenus sont en chute libre et pas seulement pour les vedettes, mais pour tous ceux qui travaillent dans le monde du spectacle, dit-elle. Et on n’a pas fini de souffrir. En musique et en humour, beaucoup d’artistes ont été très inventifs sur les réseaux sociaux, et c’est tant mieux, mais les performances virtuelles n’ont pas compensé les pertes dans le milieu, loin de là. »

Pour certains, la catastrophe en 2020 est même venue directement des réseaux sociaux, avec une vague de dénonciations pour inconduites qui a emporté dans son sillage les carrières de Bernard Adamus, Maripier Morin, Alex Nevsky, Kevin Parent et Yann Perreau, entre autres. Prises à partie à leur tour par des fans en colère, les personnalités qui ont lancé des accusations sur Facebook ou Instagram, comme Safia Nolin, n’ont sans doute pas trouvé leur année beaucoup plus agréable…

« On n’avait pas fini le ménage en 2017, estime Geneviève Côté, de la SOCAN. Clairement, on ne peut plus être une star comme avant, de la même manière qu’on ne peut plus être un patron comme avant. Mais la réflexion doit se poursuivre, car on continue de donner beaucoup de pouvoir aux personnes charismatiques. Qu’est-ce qu’on fait maintenant avec tout ça ? »

Cette vague montre aussi à quel point la dynamique des réseaux sociaux est devenue impitoyable. « Aujourd’hui, les vedettes s’y font ou s’y défont en 24 heures », constate Pierre Barrette, de l’UQAM. Or, ces réseaux sont plus incontournables que jamais. Au Québec, à moins de s’appeler Gilles Vigneault ou Clémence DesRochers, croit-il, les vedettes cessent vite d’exister si elles n’y sont pas présentes. Et pendant la pandémie, ce rôle dominant s’est renforcé. « Je vois mal comment, désormais, une vedette peut même naître sans les réseaux sociaux », conclut le professeur.