Persévérant, combatif, Stanley Février l’aura finalement obtenu, son exposition muséale. Et pas une, mais deux ! L’artiste de Longueuil présente actuellement Les vies possibles / Menm vye tintin au Musée d’art contemporain des Laurentides avant d’en montrer un autre volet, dès le 10 décembre, au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). Pour sensibiliser le milieu des arts visuels aux difficultés des artistes. À sa manière, soit un coup de gueule tout en douceur.

Publié le 4 déc. 2021
Éric Clément
Éric Clément La Presse

Ce corpus de Stanley Février a émergé avant qu’il ne remporte le Prix en art actuel 2020 du MNBAQ. Il est né de la lettre de désespoir que l’artiste français Christian Boltanski (mort en juillet) avait envoyée, en 1970, au critique d’art José Pierre pour solliciter son aide. « Il faut que vous m’aidiez… il faut absolument que je m’en sorte. »

En 2016, Stanley Février est tombé sur cette lettre, qui l’a éveillé aux difficultés qu’a eues Boltanski en début de carrière. Ça lui a mis la puce à l’oreille. Il avait observé que bien des artistes québécois vivaient de la détresse. Des artistes qui ne parvenaient pas à exposer, épuisés, inquiets, seuls, déprimés et, souvent, fauchés comme les blés. Comme Stanley Février l’a expérimenté.

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Stanley Février, devant un fac-similé de la lettre de Christian Boltanski

Il a réactivé cette lettre en 2017 dans une performance vidéo, reprenant son contenu à son compte, la signant et l’expédiant – tel un appel au secours – en 2018 à Christian Boltanski et à 41 galeries d’art de l’Association des galeries d’art contemporain, qui organise la foire Papier. Pour voir leurs réactions. Leur niveau d’empathie. Leur compréhension du geste de Stanley Février ou son intérêt artistique.

Je n’ai eu aucune réponse. De personne. Je ne m’y attendais pas. Je pense qu’ils ont reçu la lettre sans y porter attention. Les gens sont beaucoup sollicités. Et qui va vouloir travailler avec un artiste dépressif ou anxieux ? Mais je voulais qu’on soit plus conscient de notre réalité.

Stanley Février

L’année suivante, en 2019, un Stanley Février déterminé entraînait d’autres artistes visuels de la diversité dans une action d’éclat au Musée d’art contemporain de Montréal. Pour réclamer plus de visibilité.

Lisez notre texte à ce sujet

L’expo à Saint-Jérôme aborde ainsi les liens entre artistes et galeries d’art. « Sur la question : pourquoi on ne comprend pas ce genre de signal qu’on envoie ? dit Stanley Février. Quand on ne demande rien d’autre que de l’aide. »

Stanley Février n’a toujours pas de galeriste. Il s’est adapté, mais aspire à des changements. D’où la partie, en créole, du titre de l’expo, Menm vye tintin, que l’on pourrait traduire en anglais par « Same old shit », en québécois « Même crisse d’affaire » ou en français « Plus ça change, plus c’est pareil ».

Un projet né d'une vraie relation

L’exposition, préambule et complément de celle de Québec, comprend un fac-similé de la lettre de Boltanski, la vidéo dans laquelle Stanley Février recopie cette lettre pour l’envoyer aux galeries, trois photos montrant l’une des enveloppes et l’artiste dans un bureau de Postes Canada. Devant ces photos, une installation sculpturale résume son processus.

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Installation sur la lettre de Boltanski

L’artiste indique que le corpus a été monté en collaboration avec Bernard Lamarche, responsable des collections et conservateur de l’art actuel au MNBAQ, et Jonathan Demers, directeur général du Musée d’art contemporain des Laurentides, assisté d’Elizabeth Lauzon, adjointe à la conservation. « Ce projet est né d’une vraie relation entre nous, dit-il. C’est pourquoi je dis qu’il faut trouver de nouvelles façons d’entrer en relation avec les artistes. Et de comprendre ce qu’ils vivent au moment présent. »

Cette situation d’artistes en détresse, Stanley Février l’a aussi figurée avec des drapeaux blancs brodés de messages nautiques. Le drapeau blanc, synonyme d’abandon du combat ou de promotion de la paix. « Bien des artistes ont abandonné la partie à cause de la détresse, et d’autres veulent seulement être en paix », dit Stanley Février. À côté, une sculpture est constituée de deux fois la partie inférieure de son corps. Un même corps doublé pour signifier « le combat perpétuel face à soi-même, avec le doute toujours présent, dit-il. On doit s’autosoutenir, s’autofinancer, s’autostimuler ».

Dans une petite salle noire, Stanley Février a également placé l’installation Marée haute. Cinq formes humaines enveloppées dans des couvertures de survie et balayées par le vent. Des personnages moulés à partir des corps de cinq artistes, amis de Stanley Février. Des personnages dans des postures d’angoisse et de danger. L’un est collé au mur. Les autres sont pliés en deux, accroupis ou têtes baissées.

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE

L’installation Marée haute

La deuxième partie de l’expo comprend Les victoires, 12 œuvres réalisées à partir du langage que les navires s’échangent pour communiquer, notamment en cas de danger. Des peintures colorées sur bois (et parfois sur le mur) qui prolongent la réflexion reliée à Boltanski. Elles se suivent au mur, telle une narration : « je suis désemparé », « remorque-moi au port », « je suis échoué », « je ne peux pas vous remorquer »…

Certaines des œuvres de la série <em>Les victoires</em>

  • Remorque-moi au port

    PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE

    Remorque-moi au port

  • Restez à l’écart

    PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE

    Restez à l’écart

  • SOS

    PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE

    SOS

  • Je suis à côté de vous

    PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE

    Je suis à côté de vous

1/4
  •  
  •  
  •  
  •  

« Ces œuvres illustrent les signaux que des artistes envoient dans le milieu de l’art sans être entendus, sans qu’on écoute leur détresse psychologique, leur anxiété, dit l’artiste de 45 ans. Il y a beaucoup de précarité chez les artistes visuels, mais ils n’en parlent pas ouvertement. »

Stanley Février tenait à aborder ce sujet, beaucoup plus large que l’accès équitable à la diffusion pour les artistes de la diversité.

Il a trouvé un art à la fois gai, conceptuel et évocateur pour traduire ses désirs, ses espoirs. Sans lever le ton. En suggérant. Comprenne qui pourra, semble-t-il dire. L’histoire fera le reste.

Avant de quitter les lieux, les visiteurs sont invités dans un espace Lab Médiation à composer un message à partir de tableaux de Stanley Février représentant l’alphabet nautique du Code international des signaux. L’artiste s’y est prêté en notre présence, en choisissant « mon navire est indemne et je demande la libre pratique » et « j’ai un pilote à bord ».

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE

L’espace Lab Médiation

« Cet espace permet aux visiteurs de comprendre le travail de Stanley, dit Jonathan Demers. En plus, les visiteurs prennent des gants comme les techniciens de musée. Ça leur permet de comprendre de quelle manière ça fonctionne dans les musées. »

Les visiteurs sont aussi invités à laisser un message sonore dans une petite cabine d’enregistrement, la Cabine SOS. Pour faire part, de façon anonyme, de leurs expériences psychologiques difficiles. Ou pour réciter un poème. On peut écouter ces témoignages en allant sur lesviespossibles.org.

Les vies possibles / Menm vye tintin, de Stanley Février, au Musée d’art contemporain des Laurentides, 101, place du Curé-Labelle, Saint-Jérôme, jusqu’au 13 février

Consultez le site de l'exposition