Le galeriste Simon Blais a eu la bonne idée d’associer les œuvres de Françoise Sullivan et de Louis-Philippe Côté dans une exposition qui nous éveille à cette capacité qu’ont les peintres talentueux de savoir prendre des virages en douceur. Et ce déploiement gai et coloré d’œuvres peintes en 2021 nous ferait presque oublier qu’on est en novembre !

Éric Clément
Éric Clément La Presse

Françoise Sullivan a commencé ses nouvelles œuvres il y a un an. Elle venait d’intégrer son nouvel atelier lumineux. Un nouveau studio à 98 ans. Pourquoi pas ? Un changement ne fait pas de mal en pleine pandémie. En tout cas, la COVID-19 et ses conséquences pénibles n’ont pas freiné l’élan de la peintre montréalaise qui présente chez son galeriste une vingtaine de toiles fascinantes de dynamisme, de vigueur, de punch. Françoise Sullivan est encore et toujours une artiste inspirée, dévouée, passionnée, énergique.

Certaines de ses toiles acryliques sont en continuité avec son parcours. Comme sa toile mauve Cette nuit, les étoiles sont carrées, ou encore Le grand bleu, qui rappelle les teintes vivifiantes de sa série Océan de 2005. Mais on peut aussi admirer une série d’œuvres totalement distinctes qu’elle a intitulée Ailleurs. Des tableaux moins abstraits, avec une sorte de foisonnement végétal.

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

Françoise Sullivan

J’avais besoin d’essayer quelque chose de nouveau. Pour voir. Surtout, après avoir fait de grandes toiles.

Françoise Sullivan

Françoise Sullivan expose aussi un superbe triptyque au bel effet. Avec, au milieu, des éléments géométriques inhabituels. « Des Shredded Wheats ! dit en riant l’artiste. J’ai fait ces trois tableaux l’un après l’autre. À un certain moment, je les ai mis côte à côte et je trouvais que ça allait bien ainsi. »

Nouvelles œuvres de Françoise Sullivan

  • À droite, les nouvelles toiles Comme une auto et Masque

    PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

    À droite, les nouvelles toiles Comme une auto et Masque

  • Au centre, Cette nuit, les étoiles sont carrées, entourée de Damier éclaté (à gauche) et Les damiers s’envolent, à droite

    PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

    Au centre, Cette nuit, les étoiles sont carrées, entourée de Damier éclaté (à gauche) et Les damiers s’envolent, à droite

  • À quatre heures du matin, acrylique sur toile, 183 x 152,4 cm

    PHOTO GUY L’HEUREUX, FOURNIE PAR LA GALERIE SIMON BLAIS

    À quatre heures du matin, acrylique sur toile, 183 x 152,4 cm

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Sa dernière peinture, dans les tons de bleu turquoise et d’orange, s’intitule Masque. Aucun rapport avec les couvre-visages de la pandémie. « C’est Simon [Blais] qui a choisi le titre, dit-elle. Car, au centre, on dirait un masque africain. » Traces, une autre toile avec des teintes de rouge sensuelles, est magnifique de mouvements, de profondeur et de lumière. « C’est ma préférée, dit Simon Blais. Tu ne devrais pas douter, Françoise ! » « C’est vrai que je l’avais mise de côté », répond-elle.

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

La série Ailleurs, dernier virage pictural de Françoise Sullivan

Françoise Sullivan poursuit son chemin. Elle était récemment à New York pour l’expo collective Surrealism Beyond Borders, présentée au MET jusqu’au 30 janvier. Elle y expose des photographies de sa série Danse dans la neige. « J’ai beaucoup aimé, dit-elle. Et puis, se promener, un lundi, presque seule dans les grandes salles du MET, c’était extraordinaire ! Je vais faire une entrevue cette semaine avec l’historienne de l’art Abigail Susik, une des personnes qui ont monté l’exposition. C’est pour une publication. »

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

Triptyque, 2021, acrylique sur toile, 122 x 91 cm

L’exposition du MET s’en ira ensuite à la Tate Modern, à Londres, en février. Françoise Sullivan ira peut-être y faire un tour avec son fils Geoffrey. Pour vivre la réception britannique de cette série de danses improvisées qu’elle avait amorcée en 1947, justement à son retour de New York. « Une série très demandée, dit Simon Blais. Mais il n’y en a plus ! Françoise a quelques exemplaires, et c’est tout. »

Louis-Philippe Côté

Dans la salle contiguë, Louis-Philippe Côté surprend avec les tableaux de son corpus Les temps intérieurs. Un projet à deux volets. Deux petits virages contrôlés poursuivant son voyage intime entamé en 2005, quand il a tourné le dos à ses narrations ardentes. Une persévérance dans une direction plus personnelle qui témoigne de la maturité de l’artiste de 42 ans, aujourd’hui au summum de son art. Tant du point de vue de la technique que de la narration.

On est loin de ses projets de recherche plus anciens, de Fukushima et de Freud, du voyeurisme et des vices de pensée de la série Data, ou de la violence de Schizo-Système. Ses nouvelles voies empruntent l’idée de traduire des réflexions imprégnées de littérature japonaise et de zénitude.

Œuvres de Louis-Philippe Côté

  • Intérieur no 2, 2021, Louis-Philippe Côté, huile sur toile, 121 x 172 cm

    PHOTO GUY L’HEUREUX, FOURNIE PAR LA GALERIE SIMON BLAIS

    Intérieur no 2, 2021, Louis-Philippe Côté, huile sur toile, 121 x 172 cm

  • Intérieur no 1, 2021, Louis-Philippe Côté, huile sur lin, 121 x 172 cm

    PHOTO GUY L’HEUREUX, FOURNIE PAR LA GALERIE SIMON BLAIS

    Intérieur no 1, 2021, Louis-Philippe Côté, huile sur lin, 121 x 172 cm

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D’abord, trois grandes toiles semblent découler de sa série De l’eau et des rêves, de 2017-2019. Des huiles sur lin mi-figuratives, mi-abstraites évoquant Matisse et ses mises en scène intérieures. « Des œuvres qui ont mis du temps à émerger, dit-il. Je suis aussi parti du film d’Éric Rohmer La collectionneuse. D’un dialogue qui me faisait penser à une recherche de calme. Et je regardais à ce moment-là beaucoup de Matisse, notamment sa première période. Cette idée de s’arrêter de peindre au bon moment. »

Louis-Philippe Côté prend son temps, laisse émerger des scènes, des feuillages, superpose intérieur et extérieur. Avec plus de maîtrise – il peint depuis 25 ans –, ces toiles ont plus de corps et de contrastes.

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

Louis-Philippe Côté

Ça n’empêche pas que je suis toujours à la recherche de stabilité. Je veux souvent aller ailleurs. C’est parfois inquiétant, car il y a des blancs dans ma création. Des blancs qui peuvent durer des mois. J’en profite pour lire, faire des recherches. Puis resurgit un moment de nécessité. Je ressens que le temps de créer est revenu. Tu as l’impression que tout se fait de nouveau tout seul.

Louis-Philippe Côté

L’artiste expose cinq peintures abstraites, encore plus intérieures. Découlant de souvenirs de son adolescence. Une série qui évoque la suspension vaporeuse de sa série Flux-Schizo. Mais Louis-Philippe Côté a poussé plus loin cette légèreté pour évoquer l’insouciance de la jeunesse, ses frivolités et sa liberté. « Je les ai peintes avec ces souvenirs en tête, la légèreté que j’observe chez mon fils de 15 ans, et puis mes lectures. Ça a donné quelque chose de spontané, mais c’était un combat car ce n’était pas évident. Il fallait qu’émerge quelque chose d’intéressant. »

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

Les œuvres Embrace, Vermont, Coup de foudre et Terrain d’athlétisme de sa série abstraite provenant de souvenirs

Les cinq toiles sont une succession d’interventions, d’altérations, de repentirs, de juxtapositions, l’artiste réajustant le tir pour respecter la signature prise par la première de la série qui s’intitule Vermont. Des œuvres vivantes, joyeuses. Une belle série qui traduit, chez Louis-Philippe Côté, une fructueuse quête de tranquillité.

Françoise Sullivan et Louis-Philippe Côté à la galerie Simon Blais, au 5422, boulevard Saint-Laurent, jusqu’au 24 décembre.

Consultez le site de la galerie Simon Blais