À Victoria, le musée Royal British Columbia (RBCM) vient d’annoncer la fermeture de son étage d’art autochtone afin de porter un nouveau regard, non colonial, sur sa collection d’œuvres et d’artéfacts des Premières Nations. La Presse a pris contact avec des musées du Québec et d’Ottawa pour recueillir leurs réactions sur la nouvelle façon d’exposer l’art autochtone.

Éric Clément
Éric Clément La Presse

« Ne plus parler de, mais parler avec », résume Stéphane Aquin, directeur général du Musée des beaux-arts de Montréal.

Très critiqué par des Autochtones de Colombie-Britannique, pour la peine et la violence qu’ils ressentaient en le visitant, le Royal British Columbia Museum a décidé d’adopter des « pratiques muséales modernes » qui se feront désormais en collaboration avec les communautés autochtones. Sa façon de présenter des créations autochtones était considérée comme étant « coloniale ».

La présidente-directrice générale du musée McCord, Suzanne Sauvage, n’est pas étonnée par la décision du RBCM.

C’est une réflexion sur la décolonisation qui se fait dans tous les musées, en Occident, où il y a un passé colonial, comme au Canada. Certains musées sont plus en avance que d’autres. Je pense qu’ils ont pris la bonne décision pour rebâtir leur présentation sur de bonnes bases.

Suzanne Sauvage, présidente-directrice générale du musée McCord

Avec 16 000 objets et artéfacts autochtones dans sa collection, le musée McCord a des collaborations régulières avec des Autochtones. Il a été le premier, au Québec, à amorcer ses conférences de presse en rappelant qu’il se situe en « territoire autochtone non cédé par voie de traité ». Un rappel qui s’affiche automatiquement quand on ouvre son site internet.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Vue de l’exposition de l’artiste autochtone Meryl McMaster, au musée McCord, en mars dernier

« Nos publics ont beaucoup changé, dit Suzanne Sauvage. Ils ont rajeuni, viennent souvent de la diversité et sont plus sensibles aux enjeux de société. Ils veulent qu’on raconte l’histoire de manière plus inclusive et critique. Pour un musée, la décolonisation, c’est laisser la parole aux communautés autochtones et marginalisées. Ne plus parler en leur nom. La réconciliation commence par la conversation. »


PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Un masque de macareux, de l’artiste haïda Cori Savard, exposé au musée McCord en 2019

Ces échanges avec les communautés autochtones sont devenus une tradition au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), qui possède la plus importante collection d’art autochtone contemporain au monde. Le conservateur de l’art autochtone, Greg A. Hill, d’origine mohawk, est en poste depuis 2007 déjà. L’ex-directeur général du musée Marc Mayer a eu le souci de célébrer la pluralité canadienne. Il a changé le nom des salles d’art canadien pour « Salles d’art canadien et autochtone ». Il a aussi assuré une régularité de grands évènements d’art contemporain autochtone tels que les expositions Sakahàn, en 2013, et Àbadakone, en 2019-2020.

PHOTO PATRICK WOODBURY, LE DROIT

Entrée de visiteurs lors de l’exposition Àbadakone, présentée en 2019-2020 au MBAC, qui dressait le portrait de l’art autochtone contemporain international.

Sasha Suda, directrice générale du MBAC depuis 2019, veut continuer sur cet élan avec une position ferme quant à l’acquisition d’art autochtone. « On doit toujours penser à la possibilité qu’on doive le retourner à la communauté d’où il vient, dit-elle. On a d’ailleurs mis en place un programme de re-création qui permet à de jeunes artistes autochtones de recréer des œuvres inspirées par des techniques ancestrales afin d’éviter qu’elles ne s’éteignent. C’est une façon plus réciproque de procéder à l’achat d’art autochtone sans impact négatif pour les communautés. »

D’ailleurs, le MBAC ne collectionne pas les artéfacts autochtones, mais seulement des œuvres contemporaines. « Les œuvres antérieures à 1986 nous ont été offertes », dit Mme Suda, qui ajoute que les objets considérés comme anthropologiques et non artistiques sont du ressort des musées d’histoire.

Le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) a entrepris, lui aussi, une réflexion sur ses artéfacts anthropologiques. « On n’en possède pas beaucoup, dit Stéphane Aquin, directeur général du MBAM. Mais il y a sujet à revoir notre façon de les considérer et de les présenter, comme on doit le faire pour toutes les autres cultures. » Le totem de l’artiste Charles Joseph, placé en 2017 devant le musée, en est un exemple. Il s’agit d’un prêt de la nation Kwakiutl. Le mât retournera un jour sur le territoire de cette communauté autochtone de Colombie-Britannique.

PHOTO FOURNIE PAR LE MBAM

Des membres de la nation Kwakiutl, notamment le chef Charles Joseph, posent en mai 2017 devant le totem prêté au MBAM.

Les musées québécois embrassent de nouvelles approches. La dernière expo du McCord, Voix autochtones d’aujourd’hui, a été entièrement réalisée par des Autochtones. « Les objets ont été choisis par une Autochtone, les vidéos faites par une entreprise autochtone et ce n’est pas nous qui parlons quand on lit les textes, ce sont des Autochtones qui se racontent, dit Mme Sauvage. Si on veut vraiment dire qu’on décolonise nos pratiques, c’est incontournable. »

« Il faut dire également que les relations avec les Autochtones au Québec se sont déroulées différemment de ce qui s’est passé dans l’Ouest, où le regard, plus distant, a été souvent de type British rule, ajoute Stéphane Aquin. Le MBAM a dialogué avec l’artiste autochtone Nadia Myre bien avant le rapport sur la Réconciliation. »

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, LA PRESSE

Meditation on Red 2-3-4, 2013, exposés par Nadia Myre au MAC en 2019

Suzanne Sauvage dit qu’il faut aussi partager le pouvoir et l’autorité. Le McCord a trois Autochtones au sein de son conseil d’administration, présidé par Ghislain Picard, le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador. Et ce musée a nommé, en 2020, un conservateur de l’art autochtone, Jonathan Lainey, de la nation huronne-wendate.

Le Musée des beaux-arts de Montréal a, depuis deux ans, une conservatrice de l’art inuit, Lisa Qiluqqi Koperqualuk, mais n’a pas encore de conservateur aux arts autochtones. « C’est dans les plans », dit Stéphane Aquin.

Le Musée national des beaux-arts du Québec n’a pas de conservateur autochtone ou inuit. Au Musée d’art de Joliette (MAJ), très touché par la mort de Joyce Echaquan, la directrice anichinabée du Centre d’amitié autochtone de Lanaudère, Jennifer Brazeau, est entrée au C. A. en mai dernier.

« Elle est venue pour intervenir de l’interne, dit le directeur du MAJ, Jean-François Bélisle, également vice-président de l’Association des directeurs de musées du Canada. Le droit de parole est important, car c’est une relation de pouvoir. Et ça commence à porter ses fruits. »

Donner la parole, travailler ensemble, permet de faire dialoguer les œuvres de différentes cultures. La possibilité qu’une partie des créations autochtones des grands musées ne se retrouve que dans des musées gérés par des Autochtones — comme la Maison amérindienne, créée il y a 21 ans à Mont-Saint-Hilaire par les Autochtones Max Gros Louis, Andrew T. Delisle et Paul-Émile Fontaine, ou le Musée des Abénakis, à Odanak — ne ravit pas les directeurs de musée. Mais s’il faut retourner des œuvres, ils s’y plieront, disent-ils.

« Je discute souvent avec un aîné amérindien associé au musée, Albert Dumont, sur la façon de rendre le musée plus inclusif et ouvert, dit Sasha Suda. Il y a, je crois, un désir commun de trouver des façons de travailler ensemble pour notre futur commun. C’est ce qui a le plus de potentiel sur ce territoire canadien où vivent tant de cultures différentes… »