Le Musée des beaux-arts de Montréal présente, jusqu’au 2 janvier, Sumarnótt, la mort est ailleurs, une installation vidéo panoramique de l’artiste islandais Ragnar Kjartansson. Une œuvre chantée, poétique et immersive, à la fois douce et mélancolique, totalement pertinente en ces temps de pandémie.

Éric Clément
Éric Clément La Presse

Vous aviez adoré The Visitors, l’œuvre de Ragnar Kjartansson que le Musée d’art contemporain de Montréal avait présentée en 2016 ? Vous aimerez sans doute sa dernière œuvre vidéo, Sumarnótt. Une pièce tendre et sensible lancée au Met, à New York, en 2019, et qui résonne différemment aujourd’hui, alors que notre quotidien est moins insouciant depuis la pandémie.

Provenant de la Collection Giverny Capital, Sumarnótt, inspirée des cycloramas (panoramas circulaires), se présente sous la forme de sept écrans vidéo disposés en cercle. Le visiteur peut s’asseoir par terre ou déambuler le long des écrans, et accompagner deux couples qui tournent en rond dans la campagne islandaise, se touchent délicatement, se regardent, tout en chantant Death Is Elsewhere La mort est ailleurs »).

PHOTO GERALD ULMANN, FOURNIE PAR LE MBAM

L’installation Sumarnótt, de Ragnar Kjartansson, au Musée des beaux-arts de Montréal

Les deux couples sont formés des jumeaux Aaron et Bryce Dessner, du groupe rock The National, et des jumelles Gyða et Kristín Anna Valtýsdóttir, du groupe islandais múm. Toutes deux faisaient partie de la belle équipe de The Visitors. Avec Kjartansson, ils et elles ont composé la chanson qui rythme l’installation. Une chanson d’amour et de perte constituée de vers de la poétesse antique Sappho que la poétesse canadienne Anne Carson a traduits en anglais. Son titre, Death Is Elsewhere, provient d’un livre du professeur américain Alexander Dumbadze évoquant l’artiste conceptuel néerlandais Bas Jan Adler, disparu en mer en 1975.

« On a créé ensemble une pièce musicale pour un festival à Eau Claire, dans le Wisconsin, dit Ragnar Kjartansson à La Presse, lors d’un entretien sur Zoom en direct de son studio de Reykjavik. On a eu l’idée de créer un concert et un groupe entre nous, comme une plaisanterie ! On a écrit Death Is Elsewhere, un collage de poésies qu’on a trouvées chez moi ! Le livre de Dumbadze était sur l’étagère alors on n’a pas trop réfléchi pour le titre ! Est venue ensuite l’idée d’en faire une vidéo. »

PHOTO FOURNIE PAR LE MBAM

Ragnar Kjartansson

Sumarnótt peut être traduit par « nuit d’été ». Mais en Islande, le mot est relié au soleil de minuit, ce phénomène naturel qui fait que le soleil d’été est encore visible à minuit. Ce qui donne des atmosphères particulières, brumeuses, comme dans la peinture romantique allemande de la fin du XVIIIe et du début du XIXsiècle, ou comme dans les aquarelles de William Turner de la même époque.

D’ailleurs, Sumarnótt est le titre d’une peinture de 1929 de l’artiste islandais Jón Stefánsson. Avec cette même lumière du soleil de minuit. L’installation véhicule un attachement à des valeurs, à une histoire, à un paysage. Il y a l’amour un peu bucolique et cliché entre deux personnes. Mais l’œuvre est aussi une célébration de la nature islandaise. Elle a été tournée pendant 77 minutes, peu après 2 h du matin, jusqu’à ce que les oiseaux se mettent à chanter et par temps plutôt frais. Les chanteuses tirent d’ailleurs sur les manches de leur pull de temps en temps.

Kjartansson a dédié Sumarnótt à l’artiste américaine Carolee Schneemann, morte il y a deux ans. « J’ai eu le temps de lui dire, peu après avoir fini cette pièce, combien j’avais puisé dans ses idées pour la réaliser », dit l’artiste fortement influencé par le style de la performeuse féministe qui peignait avec une caméra et sublimait les corps dans des œuvres intimes et innovantes.

Le tournage de Sumarnótt a eu lieu près du volcan Laki. Directement sur les champs de lave d’Eldhraun – un volume de 14,7 km3 de lave ! – qui résultent d’une éruption volcanique survenue en 1783 et 1784, et qui a étalé lave et cendres sur près de 600 km2.

Message d’amour, mais aussi de mort donc, avec les conséquences de ce phénomène naturel qui avait provoqué la disparition d’une grande partie du bétail islandais, à cause des gaz et des cendres, mais aussi de 20 % de la population à cause de la famine et des maladies respiratoires.

« Cela a eu même des conséquences en Europe, à cause des fumées, dit Ragnar Kjartansson. Avec beaucoup de mortalité et de famines. Et un impact sur l’histoire du monde. » Death Is Elsewhere. La mort était effectivement ailleurs et les chamboulements aussi. L’artiste affirme que ces famines, en Europe, subséquentes à l’éruption ont entraîné un mécontentement des gens les plus pauvres et que cela pourrait avoir indirectement provoqué l’émergence… de la Révolution française.

Sous ses airs bucoliques, Sumarnótt évoque donc les effets de la nature sur l’humanité. Comment cette nature peut changer le monde et notre quotidien. Et même l’histoire de l’art.

Ragnar Kjartansson dit que ces deux couples qui chantent, une guitare dans les mains, rappellent les peintures d’Antoine Watteau (1684-1721), dont il s’était inspiré pour sa série Scenes from Western Culture. « L’histoire de l’art est la plupart du temps ancrée dans ma démarche, dit-il. Et la mortalité a été largement abordée par Watteau. Avec ce sentiment que ce monde va finir par disparaître. »

L’œuvre est ainsi une ode à l’amour, mais aussi un avertissement du genre memento mori. Une réflexion sur l’existence, un rappel que l’on vit avec un danger permanent, mais que cette réalité ne doit pas nous empêcher de vivre et d’aspirer au bonheur.

J’aime cette banalité d’associer ou d’opposer de petites choses et de grandes choses, comme la mort avec l’Histoire, mais aussi des musiciens interprétant une chanson d’amour.

Ragnar Kjartansson

« J’aime travailler avec les clichés ou, encore, avec le côté romantique de cette histoire de l’artiste conceptuel Bas Jan Adler qui disparaît en mer. Il n’y a pas plus romantique, non, comme geste conceptuel ? »

Jouer avec le romantisme, en tant qu’outil créatif, ne fait pas de Ragnar Kjartansson un romantique pour autant. « On sait où le romantisme allemand nous a menés, dit-il. L’œuvre est plus une histoire d’amitié. Créer cette œuvre, c’est un peu comme quand on est enfant et qu’on aime jouer dans la rue. Quand on grandit, c’est la même chose. Il faut être capable de sortir et de jouer. Toute mon expérience artistique vient du fait que j’ai toujours fait partie de groupes. Je pense que je crée des œuvres juste pour avoir un peu plus de plaisir dans la vie. »

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