Le thème de l’exposition Écran total présentée au Centre de design de l’UQAM était déterminé avant la pandémie, mais il ne pourrait pas mieux tomber : l’omniprésence des écrans dans nos vies, telle que l’avait prédite le défunt philosophe français Jean Baudrillard. Tour (physique) des lieux.

Publié le 3 juin 2021
Émilie Côté
Émilie Côté La Presse

Dans l’œuvre de Charlie Doyon Corps abstraits, un raboutage d’écrans de vieux iPod et de téléphones intelligents reflète les parties d’un visage d’une femme qui croule sous le poids d’écouteurs ou d’un casque de réalité virtuelle.

À travers son installation qui fait partie de l’exposition Écran total présentée au Centre de design de l’UQAM, Charlie Doyon se désole des allers-retours constants dans nos quotidiens « entre présence physique et médiation écranique ».

Avec la pandémie, jamais nos vies n’auront autant été régies par des écrans. Jean Baudrillard s’en serait-il remis ? Chose certaine, c’est plus vrai que jamais d’affirmer que le célèbre philosophe provocateur français disparu en 2007 était un visionnaire avec sa théorie sur l’« hyperréalité ».

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Deux des cinq commissaires de l’exposition Écran total, Carole Lévesque et Katharina Niemeyer, toutes deux membres du Centre de recherche Cultures – Arts – Sociétés de l’UQAM

« Il aurait pu se tromper, mais non, lance la co-commissaire de l’exposition Carole Lévesque. Les écrans étaient ultraprésents bien avant la pandémie, mais leur usage a explosé. Comme si Baudrillard avait eu une prémonition… »

En 1981, Jean Baudrillard a publié l’ouvrage Simulacres et simulation, qui a inspiré la trilogie de films The Matrix. Quinze ans plus tard, il a écrit son célèbre texte Écran total – qui est aussi le titre de l’exposition prolongée jusqu’au 20 juin au Centre de design de l’UQAM –, dans lequel il dénonçait (déjà) l’utilisation abusive des écrans dans notre quotidien.

On entre dans sa vie comme dans un écran. On enfile sa propre vie comme une combinaison digitale.

Extrait d’Écran total, de Jean Baudrillard

Bien avant les réseaux sociaux, Baudrillard parlait déjà de la « quatrième dimension du virtuel » qui brouille les frontières entre l’image et la réalité.

Jean Baudrillard a exposé sa pensée comme philosophe, mais aussi comme photographe. L’exposition Écran total met en dialogue quelques-unes de ses photographies avec les œuvres de quatre artistes internationaux invités, Adam Basanta, Mishka Henner & Vaseem Bhatti et Penelope Umbrico, ainsi que de trois lauréats d’un concours lancé pour l’occasion, Xuan Ye, Charlie Doyon et Clint Enns.

« Ce n’est pas une exposition sur Jean Baudrillard », précise la co-commissaire Katharina Niemeyer. Le philosophe n’aurait pas voulu être la vedette de quoi que ce soit, surtout qu’il ne se considérait pas comme un artiste et qu’il détestait l’idée d’être mis en vedette. Or, et on le voit au début de l’exposition, même lui s’est photographié derrière la caméra devant un miroir. Une sorte de selfie…

Trois façons de voir l’exposition

Sa femme Marine Baudrillard est l’une des trois autres commissaires d’Écran total, ainsi qu’Amandine Alessandra et Magali Uhl.

En 2018, Katharina Niemeyer et Magali Uhl – toutes deux professeures à l’UQAM, respectivement en communication et en sociologie – ont fait le constat que les photographies de Jean Baudrillard n’avaient jamais été exposées au Canada. Elles cherchaient l’occasion de « renouveler sa pensée philosophique », raconte la première.

Tant d’avancées technologiques – dont Baudrillard appréhendait les conséquences – ont eu lieu depuis sa mort en 2007.

Avec l’incertitude causée par les mesures sanitaires, les cinq commissaires d’Écran total ont par ailleurs initialement conçu l’exposition avec l’idée première qu’elle serait virtuelle.

Écran total se déploie finalement en trois « expériences ». De façon réelle et traditionnelle au Centre de design de l’UQAM, en ligne, ainsi qu’à l’extérieur.

Consultez le site de l’exposition

Dans la cour adjacente au Centre, on peut voir à travers la vitre une projection des images des six œuvres. « On a photographié les œuvres avant de les monter, précise Carole Lévesque. Ce ne sont pas des images de l’exposition, donc c’est une autre mise en diffusion. »

À l’intérieur, on peut entendre des monologues de Jean Baudrillard. Certaines de ces citations accompagnent les œuvres. Mais tout dans la scénographie (l’éclairage, les textes explicatifs) nous ramène à un écran, à sa lumière et à l’hypertextualité.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

L’installation multimédia d’Adam Basanta

« Tout se passe comme si l’écran était lui-même la cause et le lieu originel des phénomènes qui s’y produisent », peut-on lire dans un texte de Baudrillard affiché à côté de l’installation multimédia d’Adam Basanta, qu’il décrit comme « une machine à faire de l’art ». Trois numériseurs pointant les uns vers les autres créent des images que des algorithmes tentent d’associer à des centaines de milliers d’œuvres contemporaines existantes réunies dans une base de données. Quand il y a une correspondance, une imprimante reproduit le résultat.

C’est l’idée qu’on ne peut plus créer de nouvelles images, mais que celles créées de manière autonome ont une valeur.

Carole Lévesque, professeure à l’​École de design de l’UQAM et co-commissaire de l’exposition

L’installation de Penelope Umbrico, Out of Order/eBay (Broken Screens on Screen and Broken Screens), nous rappelle la matérialité obsolète d’un écran à cristaux liquides.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Des écrans à cristaux liquides

L’œuvre de Clint Enns réunit 365 images tirées du site de partage Flickr en 2004. Pour leur part, les artistes Mishka Henner et Vaseem Bhatti ont réuni des vidéos de catastrophes naturelles filmées par des témoins ou des caméras de surveillance. Ils nous invitent à réfléchir à l’idée que « tout doit être vu et su ».

Espoir ou désolation ?

« Baudrillard est mort peu avant l’arrivée du web 2,0 », rappelle Katharina Niemeyer. Aurait-il cru que des gens auraient un jour fêté Noël à la fois « ensemble » et à distance grâce à un écran et à une application appelée Zoom ? Lui qui dénonçait aussi la société de consommation, qu’aurait-il pensé des influenceurs ou d’un géant comme Amazon ? On ne le saura jamais…

La pensée visionnaire de Jean Baudrillard a-t-elle de quoi nous déprimer pour l’avenir ? Non, répond Katharina Niemeyer.

[Baudrillard] avait l’espoir qu’on peut réintroduire du singulier dans nos vies malgré l’omniprésence des écrans.

Katharina Niemeyer, professeure à l’École des médias de l’UQAM

« Il avait une nostalgie du temps présent, renchérit-elle. Un souhait de maintenir les relations humaines peu importe le degré de simulation. »

En somme, il se serait donc sans doute réjoui de voir des gens en déconfinement avoir aussi soif de visites « en présence ».

Au Centre de design de l’UQAM, jusqu’au 20 juin