L’artiste graveur, dessinateur, illustrateur, peintre, commissaire et membre fondateur de l’Atelier circulaire, Louis-Pierre Bougie, est mort, dimanche dernier à Montréal, des suites d’une pneumonie.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Affaibli, l’artiste souffrait depuis plusieurs années de la maladie de Steinert, une affection génétique et héréditaire s’en prenant très lentement aux muscles, et il en était à sa troisième pneumonie depuis un an.

« Son départ est bouleversant, dit Geneviève Bougie, sa nièce et fidèle représentante. Je ne le réalise pas encore tout à fait, mais on le voyait venir. Pourtant, la semaine dernière il allait relativement bien. Il commençait même à retrouver son sens de l’humour. J’espérais qu’il passerait à travers l’hiver pour profiter un peu du printemps. Le contexte de la pandémie a perturbé bien des choses notamment ses rencontres avec ses nombreux amis. »

Né en 1946, Louis-Pierre Bougie était un génie de la taille-douce, cette technique de gravure qui consiste à dessiner en gravant dans une feuille de métal. Il en avait exploré tous les procédés, que ce soit la manière noire, le burin, l’aquatinte ou l’eau-forte. Il avait étudié à l’École des beaux-arts de Montréal de 1967 à 1970, à la Vancouver Art School et à l’Atelier de recherche graphique de Montréal. De 1974 à 1976, il avait pris de l’expérience aux ateliers Arachel et Graff, à Montréal, puis à Paris, chez Lacourière-Frélaut, l’atelier de gravure presque centenaire, et chez Champfleury, mais aussi au New Crane Studio, à Londres, et au Free Studio Lobzowska de Cracovie, entre 1979 et 1981.

PHOTO YAN DOUBLET, ARCHIVES LE SOLEIL

Une des œuvres de Louis-Pierre Bougie exposée à la maison Hamel-Bruneau, à Québec, l’été dernier.

Le graveur a beaucoup exposé à l’étranger (en Allemagne, Espagne, États-Unis, France, Hong Kong, Suède et Suisse), dans des musées (comme au Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul en 2014), à la Biennale de l’estampe de Trois-Rivières et dans de grandes galeries, comme chez Graff, Lacerte et Eric Devlin, mais aussi au centre d’art 1700 La Poste dont il fut le premier artiste à occuper l’espace, en 2013, ce qui l’avait propulsé dans une nouvelle phase de sa carrière.

« J’aimais beaucoup son art, dit Isabelle de Mévius, directrice et fondatrice du 1700 La Poste. Il avait un jugement solide et un monde poétique. Il était très secret, mais c’était fascinant de parvenir à entrer dans son monde. Il racontait un peu sa vie de manière humble et discrète. Il vivait son travail pleinement. On sentait une paix intérieure dans son travail. »

Louis-Pierre Bougie avait un talent inouï, celui de traduire la condition humaine avec ses petits instruments d’acier, créant des œuvres fortes et sensibles. Un univers onirique unique, inimitable, développé au début à partir de la tradition européenne de l’estampe.

  • L’ange rouge, une des œuvres de l’exposition de Louis-Pierre Bougie à la Maison de la culture Claude-Léveillé, à Montréal en 2019.

    PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

    L’ange rouge, une des œuvres de l’exposition de Louis-Pierre Bougie à la Maison de la culture Claude-Léveillé, à Montréal en 2019.

  • Dormir sans pilule, une œuvre de Louis-Pierre Bougie exposée en 2019.

    PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

    Dormir sans pilule, une œuvre de Louis-Pierre Bougie exposée en 2019.

  • Vue de l’exposition de Louis-Pierre Bougie à la Maison de la culture Claude-Léveillé, en octobre 2019.

    PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

    Vue de l’exposition de Louis-Pierre Bougie à la Maison de la culture Claude-Léveillé, en octobre 2019.

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Il était aussi le graveur de la gravité. Il inventait des récits étranges avec des transformations, des métamorphoses complexes qui impliquaient des plantes, des objets, des animaux et les silhouettes de personnages évanescents, aux corps souvent tronqués. Cauchemars, guerres, drames, les œuvres très intérieures et délicates de Bougie n’étaient bien souvent pas reposantes. Mais avec ses bleus délavés, ses beiges et ses noirs, il nous éveillait aux drames de la vie.

DESSIN DE LOUIS-PIERRE BOUGIE

Le dessin de Louis-Pierre Bougie commandé par Serge Fiori en 1975 pour la couverture de l’album Cinq saisons.

Ses œuvres avaient parfois l’aspect d’une symphonie de corps et de formes en suspension, rappelant des peintures de Sandro Boticelli, son peintre fétiche. Quand on lui parlait de son imaginaire foisonnant qui lui permettait d’évacuer ses angoisses, de ses créations parlant d’existence, de combat, de souffrance, le révélateur de conscience qu’il était répondait : « Je suis assez bon vivant, mais “questionneux”. Mon neurologue m’a dit que j’étais triste. Moi, je lui ai dit que ce n’était pas de ses affaires ! »

Le maître-graveur a aussi réalisé une dizaine de livres d’artiste pour lesquels il a gagné des prix, notamment le premier prix au Concours national du livre d’artiste en 1983 pour Le prince sans rire, qui comprenait 12 eaux-fortes et un poème de Michael La Chance. Il a aussi fait des illustrations, comme la une du magazine Vie des arts consacré au passage de l’an 2000 ou la pochette des Cinq saisons d’Harmonium, en 1975, Serge Fiori étant alors son voisin, à Outremont.

Louis-Pierre Bougie n’a jamais remporté le prix Paul-Émile Borduas ni celui du Gouverneur général. Le Musée national des beaux-arts du Québec et la Fondation Monique et Robert Parizeau l’ont toutefois récompensé en 2005 du Prix de la Fondation Monique et Robert Parizeau.

On peut admirer les œuvres du maître-graveur dans les plus importantes collections privées et publiques du Canada, de France et des États-Unis, notamment le MNBAQ, le Musée d’art contemporain de Montréal, la Bibliothèque nationale du Canada (Ottawa), Bibliothèque et Archives nationales du Québec, la Bibliothèque nationale de Paris, la Bibliothèque de l’Université de Greensboro (aux États-Unis), la New York Public Library, Loto-Québec, les Caisses populaires Desjardins et la Banque Nationale du Canada. Le journal Le Monde diplomatique a aussi reproduit parfois ses gravures pour illustrer des articles.