En attendant sa réouverture, le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) a fait visiter sa nouvelle exposition aux médias cette semaine. La machine qui enseignait des airs aux oiseaux est un déploiement d’œuvres de 34 artistes. Une réflexion sur la capacité de l’art à nous éveiller et ses diverses manières d’y parvenir… même en période de contrainte.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Comment l’artiste ancre-t-il son propre langage dans ses gestes artistiques ? Comment ce langage, véhicule des idées et des émotions, s’incarne-t-il dans sa démarche ? Que devient ce langage quand nos corps sont brutalement séparés et reclus, notamment en temps de pandémie ?

Ces questionnements ont incité les commissaires et conservateurs Mark Lanctôt et François LeTourneux à orchestrer une exposition intellectuellement musclée et agréable à découvrir. Une expo qui propose des pistes de réponse grâce à une multitude d’expressions artistiques. En effet, les 34 artistes ne sont pas, en majorité, nés au Québec, mais ils ont tous choisi Montréal pour créer.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Animiikiikaa 10-97, de l’artiste anichinabé Scott Benesiinaabandan, qui travaille dans le domaine de l’intelligence artificielle sur les récits et langues autochtones. Une écoute en stéréo, pendant cinq minutes, de la matérialité de la langue anashinaabemowin.

C’est à la porte d’entrée même du MAC que le visiteur, dès que le musée rouvrira, pourra s’immerger dans l’âme de cette exposition sur la manière de faire et de dire. Et ce, avec une œuvre de Kite, une artiste autochtone de la nation oglala (Lakotas) qui partage son temps entre Los Angeles et Montréal. Une œuvre sonore accompagnée de petites incrustations sombres, discrètement ancrées dans les murs de l’entrée. Cet accueil artistique évoque une transition, un point de contact entre terres ancestrales et espace muséal.

Suit l’œuvre en quatre modules de Jacques Bilodeau qui peut être manipulée (sauf en cas de pandémie…) et dont le langage est de faire réfléchir à notre rapport à l’espace en cas de contrainte, par exemple un confinement.

L’astreinte du corps et le confinement sont aussi imprégnés dans la sculpture au long titre (Le périmètre du nouveau Centre de surveillance de l’Immigration (CSI) de Laval peut contenir 130 de ces structures), de l’artiste et militante Sheena Hoszko, une structure — faite de deux grillages et de six blocs de béton — qui ressemble en tous points aux 130 structures similaires qui séparent la liberté de la captivité au centre de détention des migrants situé à Laval.

Quelques œuvres de l’exposition

  • Le périmètre du nouveau Centre de surveillance de l’Immigration (CSI) de Laval peut contenir 130 de ces structures, 2020, Sheena Hoszko, béton, clôtures en treillis galvanisé, affiche, 265 cm x 550 cm (structure) ; 91,4 cm x 122 cm (affiche). Avec l’aimable permission de l’artiste.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Le périmètre du nouveau Centre de surveillance de l’Immigration (CSI) de Laval peut contenir 130 de ces structures, 2020, Sheena Hoszko, béton, clôtures en treillis galvanisé, affiche, 265 cm x 550 cm (structure) ; 91,4 cm x 122 cm (affiche). Avec l’aimable permission de l’artiste.

  • Vue de l’installation de céramiques illustrées de Trevor Baird. Des œuvres créées dans une argile travaillée à plat, pliée et associée pour former la céramique qui conserve, visible, la touche de l’artiste. Encore là, le langage ancré dans le geste pour éveiller l’inédit.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Vue de l’installation de céramiques illustrées de Trevor Baird. Des œuvres créées dans une argile travaillée à plat, pliée et associée pour former la céramique qui conserve, visible, la touche de l’artiste. Encore là, le langage ancré dans le geste pour éveiller l’inédit.

  • Vue de l’installation Gestes pour un jardin mnémonique, d’Ève Tagny. Un hommage à la vie, aux célébrations des défunts. Avec des vidéos et des objets évoquant le rôle de la nature lors d’un deuil.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Vue de l’installation Gestes pour un jardin mnémonique, d’Ève Tagny. Un hommage à la vie, aux célébrations des défunts. Avec des vidéos et des objets évoquant le rôle de la nature lors d’un deuil.

  • The Knitter Woman, 2020, Luanne Martineau, acier, verre, pulpe de papier, médium acrylique, plâtre, mousse isolante, plastique, papier, 221 cm x 76 cm x 76 cm. Une œuvre qui permettra de créer un tapis dès que l’expo ouvrira.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    The Knitter Woman, 2020, Luanne Martineau, acier, verre, pulpe de papier, médium acrylique, plâtre, mousse isolante, plastique, papier, 221 cm x 76 cm x 76 cm. Une œuvre qui permettra de créer un tapis dès que l’expo ouvrira.

  • L’artiste ojibwé Nico Williams expose des œuvres réalisées selon la tradition du perlage. Cartes d’identité et « gratteux », des objets géométriques et sculpturaux à regarder attentivement, reliés à ses ancêtres et à l’économie du jeu, et pleins d’humour…

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    L’artiste ojibwé Nico Williams expose des œuvres réalisées selon la tradition du perlage. Cartes d’identité et « gratteux », des objets géométriques et sculpturaux à regarder attentivement, reliés à ses ancêtres et à l’économie du jeu, et pleins d’humour…

  • Fig. 12 et Fig. 14 sont deux impressions pigmentées d’Erin Shirreff, dont celle-ci. Des œuvres qui illustrent notre façon d’entrer en contact avec le langage d’une œuvre, souvent par la reproduction dans de beaux livres d’art.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Fig. 12 et Fig. 14 sont deux impressions pigmentées d’Erin Shirreff, dont celle-ci. Des œuvres qui illustrent notre façon d’entrer en contact avec le langage d’une œuvre, souvent par la reproduction dans de beaux livres d’art.

  • Devant le Lithophone de Thomas Bégin, « instrument de musique » constitué de deux blocs de granite, frottant l’un sur l’autre et pouvant évoquer le langage chanté de la planète au cœur en fusion et dont l’expérience de vie est mise à mal par manque d’amour.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Devant le Lithophone de Thomas Bégin, « instrument de musique » constitué de deux blocs de granite, frottant l’un sur l’autre et pouvant évoquer le langage chanté de la planète au cœur en fusion et dont l’expérience de vie est mise à mal par manque d’amour.

  • Né à Ottawa, mais vivant à Montréal, Sam Walker devait présenter une œuvre en réalité virtuelle, mais il s’est adapté au contexte sanitaire et a créé à la place une installation vidéo qui superpose l’univers de jeux vidéo désuets à la 3D actuelle.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Né à Ottawa, mais vivant à Montréal, Sam Walker devait présenter une œuvre en réalité virtuelle, mais il s’est adapté au contexte sanitaire et a créé à la place une installation vidéo qui superpose l’univers de jeux vidéo désuets à la 3D actuelle.

  • Le langage incarné dans le geste, comme celui de Surabhi Ghosh avec Taken In, Taken On, une construction rythmée de guirlandes perlées rappelant le mangalsutra (collier de mariage perlé), l’ornement architectural toran et l’expression artistique de la diaspora.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Le langage incarné dans le geste, comme celui de Surabhi Ghosh avec Taken In, Taken On, une construction rythmée de guirlandes perlées rappelant le mangalsutra (collier de mariage perlé), l’ornement architectural toran et l’expression artistique de la diaspora.

  • StickChart1, 2020, Manuel Mathieu, techniques mixtes sur toile, 279,2 cm x 229,3 cm. Une des dernières œuvres de Manuel Mathieu devant laquelle on peut rester plusieurs minutes pour en admirer les textures et la construction… stupéfiantes.

    PHOTO GUY L’HEUREUX, FOURNIE PAR LE MAC

    StickChart1, 2020, Manuel Mathieu, techniques mixtes sur toile, 279,2 cm x 229,3 cm. Une des dernières œuvres de Manuel Mathieu devant laquelle on peut rester plusieurs minutes pour en admirer les textures et la construction… stupéfiantes.

  • Heading home, arrêt sur image tiré de One Day in the Life of Noah Piugattuk, film du collectif Isuma présenté en 2019 à Venise. Une vidéo de 112 min, pièce centrale de l’expo, à cause du jeu de langage entre les Inuits et le traducteur, dans le film.

    PHOTO FOURNIE PAR ISUMA

    Heading home, arrêt sur image tiré de One Day in the Life of Noah Piugattuk, film du collectif Isuma présenté en 2019 à Venise. Une vidéo de 112 min, pièce centrale de l’expo, à cause du jeu de langage entre les Inuits et le traducteur, dans le film.

  • Fronçage (front) [Smocking (Forehead)], 2017, Kelly Jazvac, panneau d’affichage récupéré, fil, Velcro.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Fronçage (front) [Smocking (Forehead)], 2017, Kelly Jazvac, panneau d’affichage récupéré, fil, Velcro.

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Nicolas Lachance

Installation impressionnante aussi que celle de Nicolas Lachance. Douze œuvres de sa série Danse macabre (édition Heidelberg, 1488), qui montrent des contacts entre l’homme et la mort. Résignation, résistance, abandon, on assiste à différentes réactions de l’homme par rapport à son trépas. De grandes œuvres réalisées en s’inspirant de gravures sur bois tirées d’un livre allemand du Moyen Âge.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Devant Porte-bobine à double fil, de Karen Kraven, et, au fond, 10 des 12 œuvres de Nicolas Lachance faisant partie de sa série Danse macabre (édition Heidelberg, 1488), réalisée depuis 2018.

L’artiste a formé deux grandes couches de pulpe de coton mouillées, teintes puis séchées l’une après l’autre avant qu’il ne grave son dessin en grattant le papier de la première couche pour voir apparaître la seconde. Un langage fort, un hommage à la gravure et une création splendide.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Famille [Kahwa:sire], de Carla Hemlock, une artiste mohawk de Kahnawake. Une des plus belles œuvres de l’exposition, d’ailleurs en cours d’acquisition par le MAC.

Tout aussi remarquable est l’œuvre en tissu, perles, rubans et clous intitulée Famille [Kahwa:tsire], de Carla Hemlock, une artiste mohawk de Kahnawake. Entièrement faite à la main et constituée de multiples messages. Sur la culture céréalière ancestrale, la tradition de la poterie, du wampum et du tatouage chez les Mohawks et la maternité (avec la photo de son petit-fils au centre). Mais aussi sur la résistance, la fierté et la fragilité de ces autochtones illustrées par des motifs exprimant la force et par ces rubans qui se prolongent au sol et éloignent le visiteur de l’œuvre. Là aussi, le désir de dire s’est marié parfaitement aux gestes.

Guillaume Adjutor Provost

Dans les années 40, des dandys québécois s’étaient mis à porter des vêtements flamboyants qui contrastaient avec la mode de l’époque. Veston ample à épaulettes allant jusqu’aux cuisses, grands pantalons faisant penser aux cuissardes des pêcheurs. Les zoot-suiters se faisaient remarquer et furent considérés comme des empêcheurs de tourner en rond, des pacifistes antipatriotiques, etc.

Des bagarres entre ces originaux et des marins canadiens firent la une des journaux de 1944. Guillaume Adjutor Provost a ressuscité ce mouvement de contestation qui annonce le manifeste de Refus global avec une performance filmée fort intéressante, intitulée Zooter.

On passe aussi un bon moment avec l’installation vidéo Théâtre de l’inconnu de Mara Eagle. Une narration autour des papillons de nuit éphémères et, en fond sonore, des extraits apaisants de l’opéra Adriana Lecouvreur, peut-être pour nous dire de rester éveillés ! Car il s’agit d’une réflexion sur la nature soumise à l’industrialisation, notamment ces vers à soie génétiquement modifiés pour qu’ils soient plus productifs.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

La Serinette, premier quart du XIXe siècle, Charles Motte (1785-1836) d’après un dessin de Mme Wood, lithographie sur papier vélin, 34,7 cm x 25,8 cm. Collection du Séminaire de Québec. Musée de la civilisation, Québec.

Cette prétention de l’homme de contrôler et de redéfinir la nature se retrouve dans le titre de l’exposition. Cette sorte de machine qui enseignait des airs aux oiseaux, c’était la serinette, un instrument de musique mécanique inventé au XVIIIe siècle. Il permettait d’apprendre des mélodies à des serins.

L’instrument incarnait une interface entre l’homme et l’oiseau, une sorte d’arrogance de l’homme toujours prompt à imposer sa volonté aux autres espèces animales. Cette exposition préconise au contraire l’importance du regard, de l’écoute, de l’humilité et de l’ouverture. Un langage qui incarne l’espoir.

Les amateurs auront droit à un aperçu virtuel gratuit de l’expo dès jeudi sur le site du MAC. Par ailleurs, un catalogue, très complet, donne des clés pour cette exposition lumineuse et tout autant adaptée au regard des enfants. Une visite, en 2021, avec l’un des deux commissaires est vivement conseillée tant la richesse et l’esthétisme qu’on y retrouve découle aussi de la profondeur de leur travail.

> Consultez le site du MAC