« Je ne peux pas bouger », s’exclame l’oreiller de l’artiste estrienne Estela López Solís. En ces temps de confinement, de stress et d’impatience, l’art est souvent la clé d’un peu de réconfort…

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Le lendemain de l’élection présidentielle aux États-Unis, les tensions étaient à leur paroxysme. Qui allait remporter l’élection ? Ce jour-là, Sarah Douglas, rédactrice en chef du magazine américain ARTnews, recommandait aux électeurs anxieux de suivre la recommandation du Museum of Modern Art de se plonger dans la contemplation d’une œuvre d’art.

PHOTO ESTELA LÓPEZ SOLÍS, FOURNIE PAR LE CENTRE D’ART JACQUES-ET-MICHEL-AUGER

Susurrante 2 – Je ne peux pas bouger, 2014, Estela López Solís, broderie faite à la main avec fil en coton sur taie d’oreiller usagée, à partir d’une phrase recueillie par un processus performatif, 52 cm x 67 cm x 18 cm

Sur Twitter, le musée new-yorkais avait diffusé, le jour du vote, une vidéo sur le magnifique grand tableau en trois parties de Claude Monet qu’il possède, Le bassin aux nymphéas, reflets de nuages.

Monet avait justement peint cette œuvre avec le souhait que cette fusion de l’eau, du ciel et des plantes provoque « une méditation paisible ».

> Regardez la vidéo sur Twitter

Parmi les autres œuvres ayant la faculté de capter le regard et d’alléger l’esprit, la journaliste d’ARTnews citait Skypace, de James Turrell, artiste californien qui travaille sur le jeu de l’espace et de la lumière, ou encore une installation du Californien Doug Wheeler.

PHOTO PABLO ENRIQUEZ, FOURNIE PAR LE MOMA PS1

Meeting (2016), de James Turrell

Chez nous, bien des artistes visuels ont ce pouvoir de mettre du baume à l’âme. C’est le cas du sensuel virtuose François Morelli, des sculptures poétiques de Michel Goulet, des émouvantes photographies de Geneviève Cadieux, du toucher sensible de Yann Pocreau, de Rick Leong ou encore d’Ed Pien, et des vidéos méditatives de Pascal Grandmaison.

« L’art doit être méditatif, dit l’historien de l’art Paul Maréchal. Surtout en ces temps de pandémie. L’artiste permet de se raccrocher à autre chose, de favoriser l’introspection. »

La vidéo Fragile Dreams, d’Isabelle Hayeur, que l’on pourra de nouveau admirer quand la salle Alfred-Pellan de Laval rouvrira, est de ces œuvres propices à la méditation.

« Même si le discours entourant l’œuvre nous parle de la fragilité de la nature, l’œuvre et la musique qui l’enveloppe nous plongent dans un univers de beauté sereine, dit la directrice de la salle Alfred-Pellan, Jasmine Colizza. Ce n’est pas un hasard si Liliane Audet, notre chargée à l’éducation, a choisi la méditation pour introduire l’œuvre aux élèves. Ces derniers, et nous avec eux, voient les images apparaître et disparaître doucement et nous nous laissons imprégner de chaque mouvement, comme un rêve. »

PHOTO JEAN-MICHAEL SEMINARO, FOURNIE PAR LA MAISON DES ARTS DE LAVAL

Exposition d’Isabelle Hayeur à la Maison des arts de Laval, dont la salle Alfred-Pellan présentera, dès que la salle rouvrira, la vidéo Fragile Dreams.

La directrice de la galerie La Castiglione, Marie-Josée Rousseau, décrit les œuvres de la photographe Hua Jin, exposées jusqu’à ce samedi à Projet Casa, comme « l’exposition feel good de l’année ».

PHOTO HUA JIN, FOURNIE PAR LA GALERIE LA CASTIGLIONE

2020-04-03 (Colour of Sunset), 2020, Hua Jin, impression numérique à jet d’encre sur papier métallique archive, deux photographies de 76,2 cm x 50,8 cm chacune

> Regardez l’entrevue récente avec Hua Jin, dans le cadre de la foire de Toronto (en anglais)

> Consultez le site de La Castiglione

Pour Erika Del Vecchio, cheffe de projets à la galerie Pierre-François Ouellette, l’installation délicate et minimaliste Holding You As Steady As I Can, de l’artiste montréalaise Karilee Fuglem, entre dans la catégorie des œuvres réconfortantes. Créée avec du polyester, elle prend vie avec notre regard et l’éclairage de la pièce. « Elle se place au mur et capture toute la lumière, dit-elle. Le titre est d’autant plus poétique quand on comprend que Holding You As Steady As I Can revient à dire que celui qui possède l’œuvre possède aussi la lumière au creux de ses mains. »

PHOTO FOURNIE PAR LA GALERIE PIERRE-FRANÇOIS OUELLETTE

Holding You As Steady As I Can, de l’artiste montréalais Karilee Fuglem

> Voyez l’œuvre Holding You As Steady As I Can en mouvement

Chez Art mûr, plusieurs artistes de la galerie ont ce don de faire un grand bien intérieur. C’est le cas de Jessica Houston et de Nadia Myre. « Les œuvres de Jessica Houston confèrent un aspect tactile aux images, entre vision et toucher, dit Noémie Chevalier, directrice à la galerie. Ses couleurs nous prodiguent une forme de luminothérapie qui nous apaise par ses espaces immenses. »

Des œuvres de la galerie Art mûr

  • With Any Eye of Faith, Jessica Houston, 2018, impression pigmentaire archive, 56 cm x 84 cm

    PHOTO LU-LU MEDIA, FOURNIE PAR LA GALERIE ART MÛR

    With Any Eye of Faith, Jessica Houston, 2018, impression pigmentaire archive, 56 cm x 84 cm

  • Meditations on Red, # 2, 2013, Nadia Myre, impression digitale, 121,9 cm de diamètre

    PHOTO FOURNIE PAR LA GALERIE ART MÛR

    Meditations on Red, # 2, 2013, Nadia Myre, impression digitale, 121,9 cm de diamètre

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Au sujet des formes circulaires perlées de la série Meditations on Red, de Nadia Myre, Mme Chevalier remarque que « les croisements de lueurs et les variations d’intensité lumineuse fortement modulés de contrastes, de transparence et d’opacité sollicitent la rétine et nous incitent à la méditation ».

Antoine Ertaskiran, copropriétaire de la galerie Bradley Ertaskiran, pense spontanément à Celia Perrin Sidarous quand on lui parle d’art réconfortant. Les œuvres de la Montréalaise réfèrent souvent à l’ikebana – en japonais, « la voie des fleurs » ou « l’art de faire vivre les fleurs » –, cet art traditionnel fondé sur la composition florale. « Tous les généraux les plus célèbres du Japon ont été maîtres de cet art, dit Antoine Ertaskiran. Il a calmé leurs esprits et rendu claires leurs décisions. »

PHOTO CELIA PERRIN SIDAROUS, FOURNIE PAR LA GALERIE BRADLEY ERTASKIRAN

An arc, 2016, Celia Perrin Sidarous, impression jet d’encre sur papier mat, 76,2 cm x 90,2 cm

> Voyez quelques œuvres de Celia Perrin Sidarous

Au Centre d’art Jacques-et-Michel-Auger, à Victoriaville, la directrice, Dominique Laquerre, met de l’avant le travail d’Estela López Solís, artiste d’origine mexicaine qui vit en Estrie. « Elle travaille autour de notions comme la confidence, le réconfort et le secret, dit Mme Laquerre. Son travail en résidence prend la forme de rencontres, d’actions performatives accueillantes et discrètes. Elle rencontre des personnes et amorce des conversations. Durant celles-ci et après, elle brode des phrases et des mots qui lui ont été confiés. »

Dominique Laquerre espère montrer le travail d’Estela López Solís au début de l’année prochaine. « Ce projet prend un supplément de sens et d’âme avec tous ces reports, le confinement, etc., dit-elle. En parallèle à l’expo d’Estela, on souhaite réunir des gens, notamment des aînés et des femmes immigrantes, pour faire des arts textiles ensemble, histoire de sortir de l’isolement et des écrans... »

> Consultez la page de l'exposition

L’art réconfortant, ce peut aussi être une murale comme L’espace entre nous, financée par MU et réalisée par l’artiste visuelle Cyndie Belhumeur, avec les mots de la comédienne et écrivaine Evelyne de la Chenelière, réalisée sur un mur du 4420, avenue Coloniale, à Montréal.

PHOTO OLIVIER BOUSQUET, FOURNIE PAR MU

L’espace entre nous, œuvre murale réalisée par l’artiste visuelle Cyndie Belhumeur avec les mots de la comédienne et écrivaine Evelyne de la Chenelière, sur un mur du 4420, rue Coloniale, à Montréal

« La crise que nous traversons pose la très belle question du lien, du liant, du contact, dont nous avons toutes et tous le sentiment d’être privé(e)s, écrit Evelyne de la Chenelière. Les motifs qui se dégagent de ma réflexion sont de l’ordre de la couture, de ce qui nous unit, nous soude, nous ligature, nous rive les uns aux autres. »

« Les gens actuellement ont plus que jamais besoin du réconfort de l’art, ajoute Paul Maréchal. C’est dommage qu’on ait fermé les musées. Quand on sort d’une bonne exposition, on est revigoré. Comme si on avait effacé les mauvais sentiments qui nous habitent et que l’art nous montrait le monde sous une autre perspective. »