L’exposition-encan des Impatients, Parle-moi d’amour, qui devait avoir lieu au printemps, a finalement été lancée en ligne jeudi matin. La Presse s’est rendue dans les locaux montréalais de l’organisme qui exposera environ 180 des 330 œuvres mises aux enchères et qui a recommencé à offrir ses ateliers « en personne ».

Jean Siag Jean Siag
La Presse

L’organisme qui vient en aide à plus de 850 personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale a été durement frappé par la COVID-19. « Ç’a été difficile, mais on s’en sort, dit son directeur général, Frédéric Palardy. Je dirais qu’on fait deux pas en avant et un pas et demi en arrière, mais on avance quand même… »

C’est que du jour au lendemain, tous les ateliers des Impatients ont été suspendus. Des ateliers offerts dans 17 lieux du Québec par des artistes-animateurs. On dit des ateliers, mais pour de nombreux participants, ces rendez-vous hebdomadaires sont beaucoup plus que cela.

« L’isolement, ils connaissent ça, nous dit Frédéric Palardy, donc d’une certaine manière, ils étaient peut-être mieux préparés que la moyenne des gens [au confinement]. Surtout qu’au début, on pensait que ça allait durer deux semaines… Mais au bout d’un certain temps, c’est devenu difficile pour eux. On a demandé à nos animateurs de les appeler chaque semaine. »

Le bédéiste Siris, bien connu pour son album Vogue la valise, qui raconte d’ailleurs ses rudes années en famille d’accueil, est l’un de ces artistes-animateurs. Nous l’avons rencontré dans les locaux des Impatients où il devait donner un atelier de dessin et de peinture. Illustrer des contes, des chansons, ce genre d’exercice.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Le bédéiste Siris, bien connu pour son album Vogue la valise, est l’un des artistes-animateurs des Impatients.

« C’est sûr que je suis sensible à la cause », dit l’illustrateur qui collabore depuis une dizaine d’années avec l’organisme, mais qui y travaille à temps complet depuis deux ans.

Bref, il a été de ceux qui ont appelé les participants. « On a pris le temps de leur parler, de prendre des nouvelles, de leur proposer un projet artistique, qui consistait à fabriquer des cartes postales et à les envoyer à des proches, dit Siris. Ils étaient tellement contents ! Je les aime beaucoup. On réussit à tenir ces gens-là debout. On est une partie là-dedans, on n’est pas toute leur vie, mais on est une partie bien importante. »

Juste avant la pause estivale, de 200 à 300 Impatients ont suivi des ateliers en ligne, sur la plateforme Zoom, indique Frédéric Palardy. « Ça s’est bien passé, mais on se lasse, dit-il. On préfère que les ateliers se fassent en personne. »

Des ateliers « essentiels »

Pour Ginette, rencontrée dans les locaux des Impatients, les ateliers de peinture sont devenus « essentiels » dans sa vie. Après plus de quatre mois en isolement, elle n’en pouvait plus d’être seule chez elle. Malgré la peur qu’elle ressent face à la COVID-19, elle a décidé de se rendre dans les locaux du centre-ville.

« Il fallait que je vienne. Je n’en pouvais plus de la solitude », dit cette femme à la retraite, qui a pris l’habitude de venir ici deux fois par semaine. Elle ne nous parlera pas de ses problèmes. Pas de diagnostic. « Ce n’est pas le but, nous dit-elle. Ici, c’est un espace positif, on vient se libérer, c’est ça qui est magnifique. »

Jonas Brass, nom d’artiste de Jean, qui suit les ateliers des Impatients depuis six ans maintenant, acquiesce.

On jase avec du monde, c’est les arts qui nous rassemblent, on ne parle pas de nos problèmes. Aujourd’hui, moi, je suis un gars heureux. L’art a donné un sens à ma vie.

Jean, alias Jonas Brass

« Il y a six ans, je ne faisais rien, j’étais juste un salarié. Là, je dessine, je peins, j’ai même commencé une bédé pendant le confinement, c’est Siris qui m’a montré comment faire, et j’ai bien l’intention d’être meilleur que lui ! », dit-il en riant.

Siris, lui, n’en revient pas du talent caché de certaines personnes. « II y a une femme âgée de 71 ans, Gaétane, qui a commencé à suivre des ateliers de bédé avec moi l’année passée, et elle te clenche mon gars, j’ai les deux bras qui me tombent ! Elle n’avait jamais fait ça avant, c’est une véritable artiste ! »

L’encan en ligne

Le fruit du travail des Impatients se trouve donc, comme chaque année, au centre de l’encan Parle-moi d’amour. Sauf que dans le contexte, l’encan qui compte 330 œuvres au total aura lieu en ligne. « Une façon de rejoindre tout le monde » nous dit, optimiste, Frédéric Palardy.

Parmi toutes ces œuvres, environ 180 seront exposées dans les locaux des Impatients, au 4e étage de la Chapelle historique du Bon-Pasteur. Les gens pourront s’y rendre sur rendez-vous. Jonas Brass nous montre une de ses toiles, qui fait partie de l’expo et qui fait partie des quatre affiches promotionnelles de l’évènement. « Ça s’appelle : J’ai vu le ciel, la terre et la mer », nous dit-il.

Ses yeux brillent de fierté. « Vous savez ce que ça m’a donné, l’art ? nous demande-t-il. L’estime de moi-même. Moi, j’étais le bébé de ma famille, me suis fait taper dessus, tout ce que je faisais n’était pas bon, toute ma vie, j’ai senti que j’étais un pas bon. Quand j’ai commencé à faire de l’art et que j’ai aimé mes peintures, sans être prétentieux, ça m’a donné de l’estime. J’ai retrouvé l’amour avec l’art. Je suis un être plus aimant aujourd’hui. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Cap Tourmente E (1983), de Jean Paul Riopelle (au centre), fait partie des 330 œuvres de l’expo-encan Parle-moi d’amour des Impatients. La lithographie est un don de Michel Lafortune, elle représente une oie vrillée repliée sur elle-même.

À quelques mètres de sa peinture, quelques œuvres de grands maîtres ont été offertes par des collectionneurs privés pour s’ajouter à l’encan – dont les profits permettent à l’organisme d’offrir ses ateliers gratuitement (et de payer ses artistes-animateurs)

Parmi elles, on retrouve entre autres une lithographie de Jean Paul Riopelle (Cap Tourmente E), Alfred Pellan (Bestiaire no 2), des sérigraphies de Guido Molinari ou de Serge Tousignant (Rythmique stochastique et Neuf coins d’atelier), une encre sur papier (sans titre) de Marcel Barbeau, ou encore des œuvres de Serge Lemoyne, Stephen Lack, Anne Kahane, etc.

L’aide aux entreprises

Avec la pandémie et le confinement, les problèmes d’anxiété et de santé mentale sont en croissance, note Frédéric Palardy, convaincu que les ateliers de création peuvent améliorer la santé mentale des gens. D’où son idée d’offrir des ateliers d’expression artistique en entreprise, par exemple à des employés en arrêt de travail.

« On a commencé à tourner des capsules vidéo où on détaille un projet artistique et où on explique le matériel de base qu’il faut avoir, et puis on revient plus tard avec un atelier en ligne animé par un artiste qui supervise le projet de création. Exactement comme on le fait avec les Impatients, mais là, on veut le faire avec des employés. »

Frédéric Palardy, qui est actuellement en « approche d’entreprises », nous indique que même avant la COVID-19, les Assurances Desjardins ont décidé d’offrir des ateliers à leurs assurés. « Ils vont viser les personnes qui sont en arrêt de travail pour des raisons de santé mentale et ils vont leur offrir des ateliers de création avec les Impatients. C’est très audacieux », se réjouit-il.

> Consultez le site des Impatients

L’encan se termine le 29 octobre à 20 h.