Le collectionneur Pierre Trahan, fondateur avec sa conjointe Anne-Marie du centre montréalais d’art contemporain Arsenal, a commandé un tableau au peintre Paul Abraham pour critiquer la fermeture des musées, centres d’art privés et salles de cinéma par le gouvernement de François Legault.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

La fin de semaine dernière, Pierre Trahan a affiché sur Facebook et Instagram l’esquisse d’un tableau qu’il a commandé au peintre Paul Abraham. Le dessin, de type classique, représente la ministre de la Culture et des Communications du Québec, Nathalie Roy, chevauchant une monture estampillée « CAQ » et tuant un Arlequin avec un revolver. Un peintre, à terre, et une guitariste, ont subi le même sort. La cavalière appuie aussi sur un détonateur pour faire exploser un musée situé derrière elle. Le tout sous le regard de trois personnages qui applaudissent : le docteur Horacio Arruda, directeur national de santé publique, le premier ministre, François Legault, et la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault.

L’œuvre critique vertement la décision de Québec de fermer les lieux culturels à cause de la deuxième vague de la pandémie. Pierre Trahan l’a expliqué sur sa page Facebook, dimanche. « La CAQ, ennemi juré de la culture au Québec. Les musées sont les endroits les plus sécuritaires et on les ferme. Bravo à nos politiciens à Québec. Allez vous promener dans les écoles et nos Costco et Walmart et regardez ce que vous encouragez pour propager le virus. »

PHOTO FOURNIE PAR PAUL ABRAHAM

Esquisse d’un futur tableau de Paul Abraham temporairement intitulé La tragedia dell’arte et commandé par le collectionneur Pierre Trahan, fondateur avec sa conjointe Anne-Marie Trahan du centre montréalais d’art contemporain Arsenal.

Pierre Trahan a été choqué de lire dans La Presse de lundi que la distanciation physique était plus ou moins respectée dans les centres commerciaux, où des personnes sont attablées ensemble sans masque et où, dit-il, les clients touchent des objets en permanence, ce qui n’est pas le cas dans les musées et centres d’art.

Je suis un peu frustré. Québec ferme les endroits sécuritaires, sécurisés, protégés comme les musées et les salles de spectacle où tout était contrôlé, et on laisse ouvert tout ce qui n’est pas contrôlé comme les centres d’achats ou les écoles. J’essaie de comprendre la stratégie dans ça.

Pierre Trahan, collectionneur d’art

Pierre Trahan regrette que les musées québécois n’aient pas protesté, mais, selon lui, ils n’ont pas le choix. « Ils sont subventionnés par le gouvernement, alors ils ne s’en prendront pas à lui, dit-il. De la même façon, tous les artistes sont craintifs. La culture dépend beaucoup du gouvernement. »

Pour faire valoir son point de vue, Pierre Trahan a donc demandé à Paul Abraham, un artiste inspiré par la bande dessinée, de le résumer en créant une œuvre frappante inspirée de la commedia dell’arte, avec ses personnages masqués, Arlequin, Pierrot et Colombine. Les trois personnages jouent le rôle d’artistes québécois sacrifiés par la ministre de la Culture. « Je lui ai donné tous les éléments qu’on voit dans son esquisse avec Nathalie Roy qui tue un chanteur, un comédien et un peintre tandis que M. Arruda, le premier ministre et la ministre de la Sécurité publique applaudissent », dit M. Trahan.

« J’ai trouvé intéressante l’idée de faire appel à l’art pour faire bouger les choses, dit de son côté Paul Abraham. C’est aussi une façon pour moi d’exprimer ce que je pense. Ça ressemble aux commandites que l’on adressait aux artistes pendant la Renaissance, pour faire passer des messages dans la société. »

La tragedia dell’arte, une esquisse sanguine avec de beaux effets de profondeur, reflète le style de Paul Abraham, qui tente souvent des rapprochements entre notre époque et les périodes artistiques précédentes.

Avec ses personnages qui sortent littéralement du cadre, le futur tableau de Paul Abraham mesurera 5 pieds sur 7 pieds et sera en couleurs. « Ce sera un tableau avec un mélange de techniques, peut-être sur papier marouflé sur toile, dit-il. Je suis en train de faire les études de couleurs. Je devrais le terminer dans trois semaines. »

Pierre Trahan a montré l’esquisse de Paul Abraham à ses amis collectionneurs, et l’un d’entre eux a commandé une autre œuvre, en trois dimensions, à l’artiste. « Du coup, j’ai décidé d’en faire une exposition collective sur le thème de la COVID, quand l’Arsenal rouvrira, dit Pierre Trahan. Dans cette seconde œuvre, on verra le ministre de la Santé, Christian Dubé, et le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, tenir le même tableau, lors d’un encan, avec des gants blancs et une sacoche avec plein d’argent à terre. Mais on va rouvrir quand ? Phoebe Greenberg, au Centre Phi, et Isabelle de Melvius, au 1700 La Poste, sont dans la même situation. On n’est pas sur des fonds publics, nous. Et on ne sait pas quand on va rouvrir. »

Pierre Trahan est désolé de la situation actuelle et regrette que le gouvernement du Québec ne se préoccupe pas plus de la culture. « Ce n’est pas du monde de culture, dit-il. Ils n’ont pas compris que la culture, c’est le seul divertissement de la population. Quand tout le monde déprime. On aimerait bien savoir s’il y a eu des éclosions dans les salles de cinéma et les musées ? »

La Presse a tenté d’obtenir des réactions au ministère de la Culture et des Communications et au cabinet de la ministre Nathalie Roy. L’attaché de presse de la ministre nous a écrit en fin de journée que « toute décision concernant les mesures sanitaires relèvent de la Direction de santé publique et non du ministère de la Culture et des Communications. »