Pendant les 28 jours du (re)confinement du milieu culturel, Espace Go propose un parcours déambulatoire sur le boulevard Saint-Laurent qui revient sur 50 ans de luttes féministes. Un projet qui se conclut par une murale de Caroline Monnet réalisée sur la façade du théâtre.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

C’est un heureux hasard si pendant tout le mois d’octobre, un spasme culturel se fera sentir boulevard Saint-Laurent, au moment même où tout le milieu culturel est reconfiné.

Le projet Je suis une femme d’octobre, lancé par la directrice générale et artistique d’Espace Go, Ginette Noiseux, devait bel et bien avoir lieu en octobre. Mais essentiellement à l’intérieur du théâtre, en même temps que les spectacles La renarde d’Ines Talbi et La brèche de Naomi Wallace.

Il y a un mois, le directeur des communications, Luc Chauvette, a lancé l’idée (prémonitoire) d’étaler le parcours photographique le long de la Main.

On parle de 25 photographies représentant des marches de femmes prises au cours des 50 dernières années, accompagnées de textes explicatifs, affichées sur des vitrines de commerces du boulevard Saint-Laurent (avec leur accord !), entre les rues Marie-Anne et Saint-Viateur.

Pourquoi ? Ginette Noiseux explique : « On voyait venir les 50 ans de la crise d’Octobre et, encore une fois, j’étais convaincue que ce serait un récit à travers le regard d’hommes blancs cisgenres. Nulle part alimenté par l’importance que les femmes avaient à l’époque… »

PHOTO JACQUES NADEAU, POUR LE PROJET JE SUIS UNE FEMME D’OCTOBRE, FOURNIE PAR ESPACE GO

La photo d’une manifestation de femmes innues contre le Plan Nord est affichée sur la vitrine du supermarché Rachelle Béry.

Ce sont ces récits de femmes oubliées — qui ont marché pour le droit de manifester, contre les violences policières, pour le droit à l’avortement, contre les pensionnats autochtones, etc. — que l’équipe d’Espace Go a voulu mettre de l’avant.

Pour mener à bien ce projet, Ginette Noiseux s’est entourée des artistes Jenny Cartwright, Marilou Craft et Émilie Monnet, ainsi que des chercheuses Emmanuelle Sirois, Viviane Michel, Alexandra Pierre, Camille Robert et Annie O’Bomsawin-Bégin.

L’aspect le plus subversif de notre projet a été celui d’entrer en dialogue avec les commerçants pour les convaincre d’afficher nos photos. Parce que ce sont quand même 25 dénonciations et injustices, donc il a fallu s’expliquer.

Ginette Noiseux, directrice générale et artistique d’Espace Go

Deux commerces ont carrément refusé d’être associés au projet, a-t-elle précisé. D’autres commerçants étaient mal à l’aise avec certaines photos qu’ils jugeaient trop militantes. Celles où l’on retrouvait des femmes voilées ou des leaders féminines du mouvement Black Lives Matter n’ont pas été faciles à « vendre ». Il a fallu « négocier ».

La directrice artistique d’Espace Go se félicite par ailleurs que le salon de soins esthétiques Skin ait accepté de montrer la photo d’une manifestation de femmes qui ont marché en 2008 pour protester contre le projet de loi C-484, qui visait la reconnaissance d’un statut juridique pour les fœtus.

Ces rencontres avec les commerçants, la chercheuse Emmanuelle Sirois les qualifie de « positives », puisqu’elles ont permis d’établir un dialogue. Ce même dialogue aura également lieu avec les citoyens, vu que les « œuvres » se trouvent dans l’espace public, et non à l’intérieur des murs auprès d’un public conquis d’avance.

« C’est plus intéressant, estime-t-elle, même si la teneur des revendications est chargée. »

Émilie Monnet, qui a écrit un récit sur les femmes autochtones et enregistré un balado, note que les femmes de sa communauté étaient plutôt occupées à défendre leurs droits d’exister et leurs droits territoriaux pendant les années 1970, mais elle se réjouit de voir qu’on leur accorde aujourd’hui (dans ce parcours) une visibilité qu’on leur a longtemps refusée.

« Quand je vois une photo des pensionnats, par exemple, je trouve ça très fortifiant, nous dit-elle. Des images qu’on a occultées pendant des années et qui sont là pour nous rappeler la réalité de ce qui s’est passé et des luttes qui doivent encore être menées » a-t-il dit.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Caroline Monnet aime représenter les femmes autochtones avec « beauté et élégance », « fières et engagées », loin de l’image transmise par les médias, dit-elle, qui les représentent toujours en victimes, pauvres et marginalisées.

Œuvre murale de Caroline Monnet

Debouttes, inspirée d’une image d’archives des années 1970, est le titre de la murale réalisée par Caroline Monnet sur la façade du théâtre. On y reconnaît six femmes autochtones, dont sa sœur Émilie et elle, mais aussi Swaneige Bertrand, Eruoma Awashish, Meky Ottawa et Catherine Boivin. Une oeuvre réalisée avec la photographe Lou Scamble.

« Ce n’est pas la première fois que je représente des femmes autochtones, nous a expliqué l’artiste visuelle lors d’un entretien téléphonique. J’aime les représenter avec beauté et élégance. Je veux qu’on voie des femmes fortes, parce que les images qu’on nous transmet des autochtones sont toujours les mêmes : des femmes marginalisées et pauvres. Ce sont toujours des victimes… Les miennes regardent la caméra, elles sont fières, engagées. Ce sont des leaders de leurs communautés. »

La murale qui a pris la forme d’un collage photographique superpose les images de ces femmes à des photos d’archives — où l’on reconnaît entre autres la réalisatrice Alanis Obomsawin et la militante Viviane Michel.

« Il y a aussi un effet de fragmentation qui donne l’impression que les six femmes se multiplient, c’est comme un appel à la mobilisation », nous dit encore Caroline Monnet, qui évoque la triste histoire de Joyce Echaquan, morte dans des circonstances horrifiantes à l’hôpital de Joliette. Une façon de nous dire que la lutte doit continuer.

« Je suis bouleversée par cette histoire, nous dit l’artiste. Ça fait deux jours que ça ne me quitte pas. En un sens, ma murale Debouttes prend encore plus son sens. Il faut continuer de se mobiliser et il ne faut pas que ce genre d’évènement tragique soit passé sous silence. Il faut en parler et encore en parler pour se faire respecter, se faire entendre. Il n’y a pas si longtemps, le premier ministre Legault niait encore qu’il y avait du racisme systémique. Il doit aujourd’hui le reconnaître. C’est très grave, ce qui s’est passé. »