Ils ont été les premiers à recevoir le feu vert du gouvernement pour rouvrir leurs portes. Cet été, à peu près tous les musées et centres d’arts du Québec ont pu présenter des expos, pendant que la plupart des autres secteurs de la culture étaient paralysés. Coup d’œil sur la reprise hors de l’ordinaire du milieu des arts visuels.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

On ne peut pas parler de « grands gagnants » vu l’ampleur de la crise et ses conséquences catastrophiques pour l’ensemble du milieu culturel, incluant les arts visuels, mais les musées ont quand même pu rouvrir à partir du 29 mai. Avant tout le monde. Ce qui, dans le contexte, n’est pas négligeable.

Il a bien sûr fallu mettre en place les mesures prévues dans le Guide des normes sanitaires de la CNESST. Mais les institutions muséales savaient qu’elles pouvaient les mettre en place relativement facilement.

« On avait l’espace qu’il fallait », nous dit tout de go la directrice des communications et du marketing des musées McCord et Stewart, Pascale Grignon. Le musée McCord a d’ailleurs pu lancer son expo consacrée au collègue Serge Chapleau le 23 juin.

Étant donné le nombre limité de visiteurs, les gens ont pu vivre une expérience franchement agréable.

Pascale Grignon, directrice des communications et du marketing des musées McCord et Stewart

Voilà un commentaire entendu souvent pendant l’été dans des musées ou des centres d’arts où il n’y avait ni foule ni attente.

PHOTO FOURNIE PAR LE MUSÉE MCCORD

L’expo Chapleau, profession : caricaturiste a été inaugurée le 23 juin dernier au musée McCord.

La réservation des billets en ligne obligatoire — afin de limiter le nombre de visiteurs à l’heure — a eu un impact positif sur la qualité des visites qui, de l’avis de plusieurs, s’est trouvée améliorée. Tous les musées interrogés à ce sujet songent d’ailleurs à conserver cette pratique dans un monde post-COVID-19. D’autant plus que certains musées, comme le McCord, peuvent accueillir jusqu’à 328 visiteurs à l’heure, ce qui est tout de même « pas mal ».

Marie-Claude Lizée, responsable de la publicité, de la promotion et des communications numériques au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), parle de visites plus « personnelles », malgré les nombreuses « limitations ». « Après ce que les gens ont vécu, je pense qu’ils avaient besoin de ça, d’être en contact avec l’art », nous dit Mme Lizée, qui affirme que le MBAM peut accueillir de son côté jusqu’à 128 visiteurs à l’heure.

PHOTO FOURNIE PAR LE MNBAQ

L’exposition consacrée à Frida Kahlo et Diego Rivera a été présentée tout l’été à Québec.

Idem pour François Duchesne, responsable des communications au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), qui évoque cette « qualité » de visite rapportée par de nombreux visiteurs.

François Duchesne est conscient du fait que l’offre culturelle limitée a profité aux musées, dont le MNBAQ, qui a prolongé son expo Frida Kahlo, Diego Rivera et le modernisme mexicain jusqu’au 7 septembre. « On reçoit 80 visiteurs à l’heure, nous dit-il. On a même été obligé de prolonger les heures d’ouverture du musée. C’est sûr qu’on est loin des 5400 visiteurs par jour qu’on a en temps normal, mais c’est quand même pas mal… »

« Pour plusieurs personnes, c’était la première activité culturelle au moment du déconfinement, note Pascale Grignon. Donc les gens étaient vraiment heureux de pouvoir se rendre ici. Ça nous a aussi permis d’être en conversation avec nos membres, de renouer avec notre public. C’est un facteur important. »

Le facteur touristique

Dans le cas du MNBAQ, le tourisme local a été bénéfique. « Les Québécois se sont réapproprié leurs musées », s’est réjoui François Duchesne. Mais tous n’ont pas profité de ce levier…

À Pointe-à-Callière, même si on se réjouit d’avoir pu rouvrir en juin, l’absence de touristes dans le Vieux-Montréal a eu un effet direct sur le nombre de visites, nous dit la directrice des communications et du marketing, Marie-Josée Robitaille. Au point que les employés de bureau sont tous passés à un horaire de quatre jours par semaine pendant l’été (d’avril à août), malgré l’aide gouvernementale — une situation qui est revenue à la normale en septembre.

Pareil pour les musées McCord ou Stewart, qui sont fréquentés l’été, en majorité, par des touristes venus de l’extérieur du Québec.

Si les directions de musées sont unanimes pour reconnaître la chance qu’elles ont eu de pouvoir rouvrir, elles ont aussi constaté l’énorme manque à gagner dû à la COVID-19.

Pointe-à-Callière, qui a prolongé son expo sur les Incas, dit être à 15 % de son trafic habituel.

C’est une perte importante, on ne va pas se le cacher, mais on a espoir de voir ce chiffre augmenter à l’automne. L’avantage, c’est que malgré les mesures, on peut accueillir jusqu’à 280 visiteurs à l’heure, parce que le musée est grand.

Marie-Josée Robitaille, directrice des communications et du marketing de Pointe-à-Callière

Une situation similaire vécue au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), qui estime être entre 15 et 20 % de sa capacité habituelle, même si les grands espaces de son musée rendent la distanciation physique « déjà possible ». « Le centre-ville était complètement vide cet été », déplore le directeur général du MAC, John Zeppetelli, qui estime que de 55 à 60 % de la clientèle estivale provient de l’extérieur du Québec.

Le Musée des beaux-arts de Montréal a de son côté lancé son expo Paris au temps du postimpressionnisme le 4 juillet, soit 10 jours avant que sa directrice générale et conservatrice en chef Nathalie Bondil soit congédiée par son conseil d’administration. Malgré le feuilleton qui a suivi, la direction a gardé le cap sur sa programmation, en s’ajustant aux mesures de distanciation.

« On a beaucoup appris de notre expérience avec la reprise de l’expo sur les momies égyptiennes [le 6 juin], nous dit Marie-Claude Lizée. On avait fait un parcours très précis au début, où les gens étaient à la queue leu leu, en respectant les deux mètres. Il faut se rappeler que les masques n’étaient pas encore obligatoires. On a allégé le processus pour la nouvelle expo, pour permettre aux visiteurs de visiter plus librement. Ils doivent suivre un parcours fléché, mais à l’intérieur de chaque salle, ils peuvent circuler librement », précise-t-elle.

L’occasion d’innover

PHOTO FOURNIE PAR LE CENTRE PHI

Pas de parcours fléché au Centre Phi, qui a préféré créer des îlots avec des plantes pour aider le visiteur à suivre son parcours.

La COVID-19 et l’ensemble des mesures sanitaires à mettre en place ont forcé les directions de musées à revoir leurs façons de faire, de circuler et, dans plusieurs cas, d’innover.

Au Centre Phi et à la Fondation PHI pour l’art contemporain, par exemple, plusieurs initiatives intéressantes ont vu le jour, à commencer par le programme VR TO GO au Centre Phi — la livraison à domicile de casques de réalité virtuelle loués pour une période de 48 heures avec une dizaine de films courts — dont La Presse a fait état le 30 avril dernier.

« C’est vraiment un projet qui est né du confinement, a rappelé Myriam Achard, responsable des partenariats, nouveaux médias et relations publiques à Phi, qui compte maintenant 75 casques en circulation à Montréal et une quarantaine à Québec (depuis le 3 septembre). L’exposition Émergences et convergences, créée pendant le confinement, réunit quant à elle des œuvres numériques sur le thème des effets de l’enfermement sur notre conscience collective. On ne peut pas être plus d’actualité…

Après des débuts « timides », le public a répondu à l’appel. Aujourd’hui, le Centre Phi reçoit près de 200 visiteurs par jour, ce qui correspond à peu près à son taux de fréquentation habituel. La publication de quelques vidéos sur TikTok a eu un effet inattendu, nous dit Myriam Achard, qui a vu affluer un jeune public tout à fait nouveau.

Enfin, vu que les visites scolaires dans les musées sont plutôt incertaines, quelques musées songent à envoyer des médiateurs culturels dans les écoles avec, en appui, des contenus vidéo de leurs expos ou collections. C’est le cas du musée Stewart, de Pointe-à-Callière, mais aussi du Musée des beaux-arts de Montréal, qui songe à mettre en place une formule similaire. Avec ou sans médiateur.