La carrière de l’artiste visuel montréalais mondialement connu Jon Rafman est mise à mal à la suite d’allégations d’inconduite sexuelle. Une dizaine de jours après la « suspension » de son exposition au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), voilà que le musée Hirshhorn de Washington DC, qui devait l’accueillir à l’automne, vient de lui fermer ses portes.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

« Le Hirshhorn est au courant des allégations [visant Jon Rafman] et a pris la décision de ne pas aller de l’avant avec son exposition [The Ride Never Ends] à ce moment-ci », a simplement déclaré une porte-parole du musée d’art contemporain américain dans un courriel envoyé à La Presse mardi.

L’artiste visuel montréalais, réputé mondialement pour ses installations vidéo, devait notamment y présenter Nine Eyes of Google Street View et Dream Journal, deux de ses œuvres majeures. À la mi-juillet, au moins quatre femmes — dont deux à visage découvert — ont partagé leurs histoires sur la page Instagram Surviving the Artworld, créée dans la foulée d’une nouvelle vague de dénonciations contre la culture du viol.

Joint mardi soir à son domicile, Jon Rafman était visiblement remué par toute l’affaire.

Je comprends que les institutions subissent une pression énorme ces jours-ci pour réagir aux injustices et préoccupations de nos sociétés, mais j’espère qu’on trouvera une façon d’aborder ces questions de façon plus nuancée. Je crois qu’une procédure équitable est de mise dans ces situations.

Jon Rafman en entrevue avec La Presse

Les quatre femmes en question ont toutes dénoncé un « comportement violent » et « manipulateur » de l’artiste, des « relations sexuelles coercitives » ainsi que des situations d’« abus de pouvoir ». Les faits reprochés à l’artiste remontent aux années 2014 et 2015.

Dès les premières publications, le 15 juillet, le Musée d’art contemporain de Montréal a suspendu jusqu’à nouvel ordre son expo. Celle-ci avait été inaugurée le 4 juillet, et devait se poursuivre jusqu’au 6 septembre. L’histoire a été publiée par le quotidien The Gazette mercredi dernier. Le jour même de la publication, la galerie Antoine Ertaskiran, qui représentait l’artiste, a mis fin à sa collaboration avec lui.

> Lisez l’article paru dans The Gazette (en anglais)

À ce jour, le MAC refuse de commenter ou d’expliquer sa décision. Le directeur, John Zeppetelli, a également refusé notre demande d’entrevue.

Jon Rafman, qui a nié avoir mal agi dans l’entrevue qu’il a accordée à The Gazette, a d’abord dénoncé les méthodes employées par les femmes, évoquant même une « campagne de diffamation ».

« Quoiqu’il s’agisse d’expériences regrettables pour les femmes qui se sont levées, je veux être très clair à l’effet qu’il s’agissait d’actions entre adultes consentants. Je rejette les étiquettes accolées en ligne à ces histoires — celles de prédateur, de violence sexuelle ou d’autres formes d’abus. On a même parlé de viol, non pas les accusatrices, mais de tierces parties qui veulent remuer les choses. »

« Réfléchir à mes expériences passées »

Dans une déclaration qu’il a publiée plus tard sur son compte Twitter (le lendemain de la publication, le 23 juillet), il a tout de même formulé des excuses pour « toute douleur émotionnelle » qu’il a « pu causer ».

« Ces histoires m’ont stupéfait et m’ont forcé à réfléchir à mes expériences passées », a-t-il écrit dans un court texte en anglais.

« Jusqu’à présent, je n’ai jamais été informé de ces récriminations. Je n’étais pas conscient que ces relations avaient été si bouleversantes pour ces femmes qui ont parlé. Je le regrette. J’aimerais insister sur le fait que j’ai toujours été engagé dans des relations consensuelles et que jamais je n’ai été mal intentionné. »

Mardi, les instigatrices de la page Surviving the Artworld ont publié un message indiquant que Jon Rafman les avait « mises en demeure », sans plus d’informations.

« Nous avons reçu une mise en demeure de Jon Rafman. Nous allons prendre un peu de temps pour obtenir des conseils juridiques », ont-elles écrit dans leur message. « Nous sommes découragé.e.s par cette réaction à l’ouverture d’un espace permettant d’aborder publiquement des expériences d’abus. »

« Aucun grief »

À La Presse, Jon Rafman a réitéré les mêmes arguments exposés dans sa déclaration sur Twitter et dans son entrevue avec The Gazette, tout en précisant certaines choses.

« J’aimerais juste ajouter à quel point ça m’a attristé d’apprendre à quel point ces relations avaient été aussi traumatisantes pour ces femmes. Je veux aussi dire que je respecte leur prise de parole, mais que je suis en désaccord avec la façon dont leurs témoignages ont été étiquetés sur Instagram et dans les médias. Ces relations-là, consentantes, ont été initiées et maintenues par les deux parties et se sont déroulées sur une assez longue période. »

En rétrospective, l’artiste visuel regrette de n’avoir pas été « plus attentif aux subtilités et à la dynamique » de ces relations afin de mieux les gérer.

Ce que je trouve dommage, c’est que la communication était positive entre nous, note-t-il. Aucune récrimination ne m’a été adressée avant aujourd’hui. Je n’ai trouvé aucun grief dans ma correspondance privée avec ces filles non plus.

Jon Rafman

La galerie Sprüth Magers, qui représente également l’artiste visuel (notamment à Berlin et à Londres), a publié une déclaration dans laquelle elle affirme avoir « fait campagne pour les droits des femmes pendant des décennies », en réitérant qu’elle « condamne toute forme de violence, qu’elle soit institutionnelle ou individuelle » faite contre les femmes.

« Nous écoutons et nous allons toujours examiner avec attention les allégations dirigées contre nos employés, nos artistes et nos partenaires d’affaires. C’est pourquoi nous allons nous pencher sur cette affaire à l’interne avec le plus grand sérieux. »