Nathalie Roy souhaite faire la lumière sur les évènements récents avec la conduite d’une enquête sur la gouvernance du Musée des beaux-arts pour laquelle le conseil d’administration a assuré sa pleine collaboration.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

La saga qui déchire le Musée des beaux-arts de Montréal depuis deux semaines a pris une nouvelle tournure, jeudi. La ministre de la Culture Nathalie Roy, le mécène Pierre Bourgie, ainsi que des directeurs de musées en France sont tous intervenus dans la crise qui secoue l’institution montréalaise. Retour sur une journée mouvementée.

La ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, a annoncé jeudi qu’elle chargerait une firme indépendante « d’examiner l’encadrement et la supervision de la conduite des affaires du Musée des beaux-arts de Montréal par l’équipe de direction et le conseil d’administration ».

« Cet exercice a pour objectif d’obtenir des recommandations sur le rôle et les responsabilités de chacun », a déclaré Mme Roy par voie de communiqué, en fin d’après-midi. La ministre a pris cette décision dans la foulée des allégations entourant le congédiement de la directrice générale du Musée, Nathalie Bondil, après avoir demandé à deux reprises au conseil d’administration de lui soumettre le rapport du Cabinet RH qui justifierait ce congédiement. En vain.

En tant que plus important bailleur de fonds du Musée, à raison de 16 millions par année, le gouvernement du Québec se considère en droit de poser des questions et d’obtenir des réponses sur la gestion et la gouvernance du Musée et de son conseil d’administration.

Nathalie Roy, ministre de la Culture et des Communications

À peine trois heures après l’annonce du Ministère, le Musée a dit offrir « toute sa collaboration » : « Nous continuerons d’offrir notre entière collaboration à la ministre et à la firme indépendante mandatée par elle », a déclaré Michel de la Chenelière, président du conseil d’administration du MBAM. « Nous demeurons toutefois convaincus que la décision de mettre fin au contrat de Mme Bondil était la bonne en vertu de notre rôle de fiduciaire qui est de veiller aux intérêts supérieurs du Musée ainsi qu’au respect de ses valeurs et de ses employés. »

Éviter les dérapages

Pour Yves Bergeron, professeur et titulaire à la Chaire sur la gouvernance des musées à l’Université du Québec à Montréal, c’est un pas dans la bonne direction. « Cet “audit” risque d’éviter les dérapages et les fausses perceptions. Pour ce Musée — même privé —, ça aurait été moralement impossible de rejeter la demande de la ministre. »

Il précise que le budget annuel global du MBAM avoisine les 36 millions, ce qui inclut ses revenus autonomes, qui risquent de fondre avec la pandémie actuelle. L’aide du gouvernement représente donc près de la moitié de cette somme.

Selon M. Bergeron, cette crise arrive au plus mauvais moment, alors que la pandémie a fait fuir les visiteurs et bousculé la programmation.

Des crises comme ça, en général, ça se règle à l’interne. Quand ça devient public, c’est problématique. Le Musée doit éviter de créer un climat instable et incertain, car il y a beaucoup d’enjeux artistiques, politiques et économiques. Le poids des collections sur le marché de l’art ; les ententes avec des partenaires nationaux et internationaux, par exemple.

Yves Bergeron, professeur et titulaire à la Chaire sur la gouvernance des musées à l’Université du Québec à Montréal

À ses yeux, le rapport d’une firme externe, qui sera vraisemblablement rendu public, fournira des réponses aux nombreuses questions que tout le monde se pose.

PHOTO SIMON GIROUX, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre Bourgie, lors du lancement de programmation de la salle Bourgie, en avril 2017.

Pierre Bourgie appuie le C.A.

Par ailleurs, l’un des plus grands mécènes du Canada, Pierre Bourgie, dont le nom de famille est à jamais associé au Musée, avec un pavillon et une salle de concert, déplore la crise de gouvernance au sein de l’institution de la rue Sherbrooke.

Dans une lettre ouverte aux médias, M. Bourgie blâme l’ex-directrice générale, Nathalie Bondil, pour sa gestion de la crise actuelle. « Cette crise aurait pu être évitée, mais en la déplaçant sur la place publique pour des raisons personnelles, Nathalie [Bondil] aura sans doute fragilisé le Musée, qui, rappelons-le, doit aussi son succès au soutien de ses bienfaiteurs. Or, l’argent est frileux. Aurais-je consenti à associer ma famille au Musée lors de la construction du Pavillon d’art canadien et québécois dans un contexte de pareille tension ? Poser la question est y répondre. »

Rappelons que Pierre Bourgie a mis sur pied la Fondation Arte Musica et piloté l’acquisition de l’église anglicane Erskine, pour la transformer et l’intégrer au MBAM, en lui donnant une vocation culturelle et musicale. Le mécène a piloté la campagne de financement et amassé 42 millions pour rendre possible l’inauguration du pavillon Claire et Marc Bourgie, nommé en l’honneur de ses parents, ainsi que la salle Bourgie.

« Malheureusement, les dernières années auront été marquées à l’interne et à l’abri des regards par une lente, mais constante, dégradation du climat de travail, écrit-il aussi dans sa lettre ouverte. Au fil des ans, plusieurs employés ont partagé avec moi, sous le sceau de la confidentialité, leurs frustrations, leurs inquiétudes et parfois même leur colère. J’ai pris acte, avec consternation, de nombreux départs volontaires d’employés compétents. Manifestement, Nathalie Bondil n’aura pas su entendre ces voix discordantes que nul pourtant ne pouvait ignorer. »

« Dans les circonstances, j’appuie pleinement le conseil d’administration et son président qui ont pris une décision réfléchie et courageuse pour le bien du Musée. La décision de ne pas renouveler le contrat de Nathalie Bondil s’imposait », conclut M. Bourgie.

Mercredi, l’équipe de la direction de la conservation du Musée des beaux-arts de Montréal avait aussi exprimé son soutien à la nomination, par le C.A., de Mary-Dailey Desmarais à titre de directrice de la conservation, nomination dont le processus est remis en question par Mme Bondil.

Des échos à l’étranger

La crise au Musée des beaux-arts de Montréal a aussi des échos à l’étranger. Hier, la directrice du musée d’Orsay à Paris, Laurence des Cars, a annoncé l’annulation de son partenariat avec le MBAM pour présenter une exposition sur Charles Darwin, à l’été 2021, en appui à Nathalie Bondil. D’autres directions d’importants musées en France, comme le Centre d’art contemporain du Palais de Tokyo et le musée Picasso à Paris, ainsi que l’ex-ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon ont aussi déploré dans les médias le congédiement « brutal » de Mme Bondil. Aux États-Unis, le directeur du Musée des beaux-arts de Virginie, Alex Nyerges, a affirmé en entrevue à The Art Newspaper que son renvoi est « une injustice qui demande une réparation immédiate ».