Le congédiement de Nathalie Bondil, qui était directrice générale et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), fait réagir ceux qui l’ont côtoyé professionnellement et ceux qui l’ont vu faire rayonner l’institution muséale à l’échelle internationale.

La Presse

Pierre Lassonde, entrepreneur et mécène

PHOTO CHRIS YOUNG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Pierre Lassonde, entrepreneur et mécène

« Je pense qu’il y a eu un manque de gouvernance complet au niveau du conseil d’administration du MBAM. C’est lamentable que l’une des directrices les plus performantes qu’il n’y a jamais eu dans les musées canadiens se fasse montrer la porte, alors qu’elle n’a jamais eu la chance de rectifier les manques. Le conseil a décidé de prendre tout en main, ce qui est une très, très mauvaise gouvernance. » « Je n’arrive pas à comprendre. Ayant siégé au conseil du Musée national des beaux-arts du Québec pendant 10 ans, au Conseil des arts du Canada pendant 5 ans, je peux vous dire que c’est une chose qui ne serait jamais arrivée. Jamais. Le conseil ne doit jamais s’immiscer dans la direction journalière du musée, ce n’est pas son domaine, ce n’est pas son affaire. » Une aile Riopelle, d’un coût de 20 millions, devait être érigée au cœur du MBAM en 2023, pour souligner le centenaire de naissance du peintre Jean Paul Riopelle. Elle devait être financée à moitié par Québec, l’autre moitié par M. Lassonde et les hommes d’affaires Michael J. Audain et André Desmarais. Ce projet, qui devait être réalisé avec Nathalie Bondil, est-il remis en question ? « On va voir, a répondu M. Lassonde. On a une réunion bientôt. On va discuter du départ de Mme Bondil et voir où on en est. »

Monique Jérôme-Forget, ex-ministre libérale et actuelle présidente du conseil d’administration du musée McCord Stewart

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Monique Jérôme-Forget, ex-ministre libérale et actuelle présidente du conseil d’administration du musée McCord Stewart

« Nathalie Bondil a été extraordinaire pour le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). On ne remercie pas une employée qui a donné 20 ans de sa vie au Musée de cette façon-là. Sincèrement, je trouve ça cavalier. » Le départ de Mme Bondil peine Mme Jérôme-Forget, qui milite pour une présence accrue des femmes dans les postes de pouvoir. « C’est une grosse perte, surtout qu’elle était très compétente. Je ne peux pas en dire autant du conseil d’administration du Musée des beaux-arts de Montréal. » « Je siège à plusieurs conseils d’administration et de nos jours, les plaintes de harcèlement sont fréquentes, observe Mme Jérôme-Forget. Il faut faire des enquêtes. On m’a dit que la situation avait été abordée et corrigée. Sincèrement, je suis troublée. » « Je pense que le conseil d’administration s’est arrogé des pouvoirs qu’il n’avait pas, notamment en nommant Mme Desmarais (NDLR : Mary-Dailey Desmarais a été nommée au poste de directrice de la conservation du MBAM), a poursuivi Mme Jérôme-Forget. Soyons clairs : c’est en nommant Mme Desmarais que ça a sauté. Parce que toute la direction, pas seulement Mme Bondil, avait choisi une autre candidature. Mme Desmarais est apparemment super brillante, formidable, mais elle manque d’expérience. On a exclu le comité de direction du choix et de la sélection du candidat. En tant que présidente du C. A. d’un musée, je peux vous assurer que je n’aurais jamais fait ça. Jamais, jamais. » Les prochains mois seront sombres au MBAM, craint la psychologue de formation. « Je souhaite sincèrement qu’il y ait des changements au niveau du conseil d’administration, en particulier de sa tête, dit Mme Jérôme-Forget. C’est clair que le président, M. de la Chenelière, a raté la cible. C’est dramatique pour une institution comme le MBAM. Et sincèrement, le Musée va mettre longtemps à s’en remettre. C’est odieux. »

Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador

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Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador

« Je suis surpris et déçu de voir comment les choses ont évolué. Dans le monde autochtone, avec les enjeux auxquels nous faisons face et les gouvernements avec lesquels nous devons travailler, les collaborateurs et les alliés sont précieux ; Nathalie Bondil était sans conteste une alliée. C’est une personne très sensible à notre cause. Elle a contribué à faire le pont entre nous et le musée, en particulier avec la plateforme EducArt qui contribue au mieux-être de nos communautés. Je crains que ça ne soit plus dans les plans du musée. Ce que je souhaite, c’est des collectionneurs ouverts, sensibles, qui ont le goût d’apprendre sur les Premières Nations et les Inuits et ça, ce n’est pas donné à tous. Mme Bondil avait ce don et ce talent. »

Valérie Plante, mairesse de Montréal

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Valérie Plante, mairesse de Montréal

« À la lumière des informations rapportées, il est difficile de tirer des conclusions éclairées sur la situation qui prévaut au musée, a réagi Valérie Plante. Je tiens à souligner le travail de Mme Bondil pour son apport au rayonnement de Montréal comme métropole culturelle internationale. Elle a su créer des rendez-vous museaux incontournables tant pour le public d’ici que d’ailleurs. » « Ceci étant dit, comme je l’ai dit par le passé, toute organisation doit assurer un climat de travail sain et respectueux à ses employées et employés. C’est vrai à la Ville de Montréal, comme partout ailleurs dans notre société. »

Michel J. Audain, mécène et homme d’affaires canadien

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Michel J. Audain, mécène et homme d’affaires canadien

« J’ai été très triste d’apprendre le départ de Nathalie Bondil, c’était l’une des directions de musée les plus dynamiques ; j’ai été surpris d’apprendre la nouvelle de son départ. Le MBAM a perdu une merveilleuse leader. » Président de la Fondation Jean Paul Riopelle, M. Audain a travaillé avec Mme Bondil au projet d’aile Riopelle au MBAM. Qu’en adviendra-t-il ? « Je ne peux pas vous le dire, a-t-il répondu. Le conseil d’administration de la Fondation Jean Paul Riopelle va se réunir [ce mardi]. »

Yves Bergeron, titulaire de la Chaire sur la gouvernance des musées, à l’UQAM

« Il était assez clair que le conseil d’administration se dirigeait vers [la fin de contrat de Nathalie Bondil], mais il y a beaucoup de questions à se poser sur le processus. On évoque des problèmes à l’interne, mais on se demande s’il n’y a en a pas aussi au niveau du C.A. Généralement, les cadres sont choisis par la direction, puis entérinés par les C.A. Mais je n’ai jamais vu de C.A. siéger et choisir des employés, à l’exception du directeur général. Comment se fait-il que la directrice générale du MBAM soit exclue de la plupart des C.A. ? »

« Des problèmes internes, des gens insatisfaits, il y en a dans tous les musées. […] Normalement, dans un cas comme celui-là, il devrait y avoir un audit interne du C.A. Ce qui est surprenant, c’est que son président se comporte comme un directeur général. Mais a-t-il des compétences pour diriger un musée ? S’il y avait vraiment des problèmes de gestion à l’interne, c’était au C.A. de les régler », dit Yves Bergeron.

À son avis, l’éviction de Mme Bondil est une erreur « d’un point de vue stratégique ». « Le musée va se marginaliser. Peu importe l’enquête interne, dont personne n’a vu les résultats — il serait d’ailleurs intéressant que ce rapport soit rendu public —, c’est le musée qui rayonne le plus au pays. On va offrir à Nathalie Bondil des postes partout à l’international. »

« Le musée s’est rendu au sommet, il va décliner », prédit Yves Bergeron.

Denis Coderre, ex-maire de Montréal

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Denis Coderre, ex-maire de Montréal

Denis Coderre a qualifié le départ de Nathalie Bondil de « grande perte pour Montréal », dans un message publié lundi après-midi sur Twitter. « [Je] suis triste pour Nathalie Bondil et pour [le] MBAM ». M. Coderre a dit qu’il « espère » que le C.A. a appliqué les « principes de justice naturelle et que ses membres ont pris [la] peinte d’écouter sa version […]. Son apport pour le 375e anniversaire de Montréal avait été remarquable ».

– Propos recueillis par Marie Allard, Valérie Simard, Sylvain Sarrazin et Stéphanie Morin, La Presse